Inventer le monde

Sainte-Béatrix, 16 avril 2014

 

Chère lointaine.

Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas écrite, que je n’ai pas fait de toi ce personnage parfait, que je ne t’ai pas sculptée pour porter la réplique idéale. Mon monde manque de dialogue, sans toi.
Mon monde manque de dialogue.

Chère touchée.

Je voulais m’excuser. Quand je te vois en vrai, quand tu joues à être en chair dans ma vie, je suis toujours désemparé. C’est de voir que tu n’es pas tissée de mots comme je t’imagine le plus souvent. Quelle stupéfaction: tu es une véritable femme, toi qui respires, toi qui joues, toi qui palpites. Tu existes bien au-delà des mots qui m’ont servi pour te faire correspondante. Il y a des choses que je ne saurai jamais écrire. À quel point tu existes en fait partie.

Chère chimère patentée.

Au fond, il n’y a rien de toi dans ce que j’ai écrit au fil de mes missives. Je n’ai toujours parlé que de moi, toujours fait qu’à ma tête. Je suis tellement creux, tellement remué par mes propres turbulences que je ne sais plus voir exister les gens tels qu’ils sont sans les inventer. Comme si j’avais le droit de tout transformer, de tout défaire et refaire, de tout mélanger. N’être qu’écrivain apporte son lot de dangers.

Mais chère toi qui ne saurais te laisser imposer sur le corps tous ces décalques de mes mots.

Je voulais te dire que je t’aime d’être vivante, et vive, et vivifiante comme tu l’es, sans le survêtement de ce que j’écris, bien au-delà de mes tissages de mots. N’est-ce pas fascinant? Tu respires, là-bas. Tu aimes, là-bas. Tu travailles – beaucoup, semble-t-il – là-bas. Tu changes le monde. C’est extraordinaire.
Parfois, je t’imagine évoluer dans l’espace: je vois ton corps laisser une trace dans le réel, de vapeur, de parfum et de lumière. Au coeur de cet univers qui se déploie dans les limites de ma tête, tu laisses des tourbillons colorés sur ton passage; c’est toi qui danses, toi qui éclates de rire, toi qui fais du beau, toi qui fais l’amour, toi qui espères toujours du rêve à la tonne. Eh puis, voilà encore que je le fais. Je te moule un au-delà, te déforme, te distends, te malmène, te brise et te ressoude de travers. Comme si tu avais besoin d’être plus, d’être autre. Excuse-moi.

Chère correspondante.

Aujourd’hui, c’est jour de dynamitage. Quelqu’un se construit une maison au paradis. J’ai peur de n’être plus seul ici, de n’être plus tranquille, de ne plus pouvoir aimer, de ne plus savoir le faire. J’ai peur que ma vie ne soit plus jamais la même. Pas seulement parce que le paysage aura changé: c’est le trou que laisseront en moi ces explosions.
Ce n’est pas le bois, c’est le rêve du bois.
C’est tout ce que j’avais bâti sur cette terre d’abandon végétal.
Tout comme ce que je rêve de toi que tu n’es pas. Tu n’es pas la seule.

J’ai cette fâcheuse tendance à inventer le monde comme il ne sera jamais. Je suis parfois bellement surpris de ce que je n’avais pas imaginé de beau et de chargé. Mais le plus souvent se succèdent des deuils dont personne n’a conscience, quand la prose étouffe le beau auquel j’avais cru.
Le rêve est fait pour se dissiper.
La réalité est une lame qui aime jouer dans les plaies.

J’ai une vie imaginaire. Elle s’agglomère autour du monde. Je me demande qui je serais si je cessais de voir l’existence comme elle n’est pas.

Parfois, j’ai envie de l’énucléer, cette vie imaginaire. De trouver son seul noyau solide pour voir s’il est fertile, s’il peut encore verdir. Mais le fruit est long à décharner. Pas le courage de tout ravaler.

Chère amie dans le rêve.

Je me demande qui je serais si tu n’étais pas là, si d’autres ne m’inventaient pas aussi. S’il n’y avait pas des gens pour faire de moi un père, un frère, un fils. S’il n’y avait pas des fous pour croire que je suis un écrivain. Si tu ne faisais pas de moi un correspondant. S’il n’y avait pas de rêveurs pour m’imaginer vivant. Pour me faire mordant, confiant, fervent et indépendant.

Qui serais-je sans le vrai monde?

 

Cet autre que tu crées à ta correspondance.

JF

 

Tes mains

Cher Jean-François,

Je suis sur le seuil. Ça sent hier ici. Dans l’air entêté d’une garçonnière abandonnée, nos absences flottent toujours.

J’avais envie de revenir ce soir. Et je reviens, un peu émue, troublée comme on revient à d’anciennes amours quand le cœur y est toujours.

Je passe le seuil. Ça sent bon et pourtant, on n’a pas aéré depuis plusieurs mois… et des poussières.

Je souffle sur l’éphéméride qui perd instantanément la mémoire des jours qu’on n’a pas partagé.

19 mars 2014. Ça sonne bien pour une première. Une autre première fois, toi et moi, en absence. Tu veux ?

Mais pas ici. Pas comme hier. Pas pareil.

Tu m’as tendu tes longues mains de Jonathan, tes longues mains pour me toucher et je t’ai suivi, indolent compagnon de voyage, jusqu’au théâtre.

19 mars 2014. Ta première. Un morceau de toi, avec tous leurs membres à eux. Un morceau de toi en absence, sur la scène.

J’ai vu ta musique dans les arbres.  Je t’ai reconnu sous l’écorce du piano. Alors j’ai mis mon cœur dans le ventre de ta bête et j’ai joué de ses cordes.

Et là…Tu as touché mon tissu de fille. 

Merci.

Sophie

Madame rêve

 

Chicoutimi, le 20 mai

Cher Jean-François,

Ta lettre surgit comme un p’tit bonheur embusqué qui vient surprendre les blancs de ma conversation. Pardon. J’ai encore laissé passer un ange.

C’est différent cette fois-ci. La manière dont tu m’appelles. Je ne sais pas. C’est paisible. Comme si tu avais décidé de laisser fondre le névé de tes doutes d’écrivain, de tes remises en question. 

Je le découvre là, dans l’embrasure de la porte de cette maison centenaire qui semble méditer entre les cordes de bois, ce p’tit bonheur sépia qui tressaute comme un film super 8 en débobinant gaiment des listes. Des listes qui ne se compliquent pas la vie parce qu’elles compilent du présent. Et du futur simple.

Comme à chaque fois que tu m’écris, je me regarde dans ton miroir, suspendue au même mur virtuel que toi. Je m’amuse à superposer mon image sur la tienne pour voir où ça dépasse. Tu as parfois le bras long et moi le pied dehors. J’ai rarement les jambes coupées et tu as toujours le cœur sur la main. Ah oui et puis cette fois-ci, c’est indéniable, tu as une tête de plus que moi. Elles sont sages tes listes. Reposantes. Essentielles. Regarde ta tête. Elle est sur tes épaules. Moi, j’ai les jambes à mon cou. J’ai la liste contorsionniste, tu ne trouves pas ?

Ton évasion qui se fait tanière et la mienne qui aspire aux grands larges. Tu fais la liste des personnes présentes tandis que je rêve d’être sur toutes les listes d’attente. Mais voilà, je n’y peux rien. J’ai la main baladeuse quand il s’agit d’inventorier. Une main impudique et compulsive. Madame rêve. D’ubiquité. De tableaux de chasse improbables. De caresses sur tous les fronts.

Je te lis. Toi, tu fais des listes de ce que tu as et moi en face, de l’autre côté du miroir, je fais des listes de ce que je n’ai pas, de ce que je désire.  Je ne désire pas une famille. J’en ai une magnifique. Je ne désire pas mon présent. Il est là. Je te lis et alors je me dis que peut-être, j’en oublie de m’inventer là où se loge justement l’essentiel. Je te lis et alors je me dis qu’il serait bon de rêver un peu plus à ce que j’ai.

Mais il y a toujours cette peur de ne pas me suffire. Tu sais quoi ? Je pense que mes listes ont un trouble de la personnalité. Elles pensent vouloir être ailleurs alors que sans aucun doute, elles sont très bien là où elles sont. Mes listes doivent être bipolaires. D’ailleurs, je me laisse souvent duper consciemment, en cultivant le baroque de mes priorités tout en sachant pertinemment qu’il n’en restera que quelques lignes épurées. Mais je continue de me balader avec ces listes grandiloquentes collées dans mon dos comme des poissons d’avril, parce qu’elles représentent tout de même une éventuelle voie d’accès à l’exploration illimitée de ma vie et parce que je ne veux surtout pas, quand la mémoire se mettra à travailler et à réclamer son du, me perdre dans des listes de « j’aurais donc du ».

Si tu savais comme ça me fout la trouille. Les regrets.

Le problème, c’est qu’à force de rêver de bottes de sept lieux pour pas qu’ils m’attrapent, on se sent vite empêtré dans des pas de p’tit poucet. Et pourtant, n’est-ce pas ainsi qu’on réussit à marcher sur des évidences ?

Je te lis. Et je me dis que j’aime vraiment bien la manière dont tu me rappelles sur tes pages, sur ta terre, sur tes chemins que nos pas en les mesurant petit à petit portent un peu plus loin à chaque fois. Et je me dis aussi qu’il me faudrait arrêter de courir si je veux qu’un jour, ton passé vienne me taper dans le dos comme une vieille connaissance. Mastroianni disait que les souvenirs sont une espèce de point d’arrivée et sans doute la seule chose qui nous appartiennent vraiment.

Alors, je veux me souvenir moi aussi.

Je suis heureuse que tu sois encore là. Aujourd’hui. Beau patriote.

Sophie

 

Des listes

11 mai 2013, Sainte-Béatrix.

Un méandre dans le rang.
Une rare voiture qui passe.
La pluie fine d’aujourd’hui. Celle qui fait que ça sent bon quand le bois s’est fait sécher trop longtemps.
La vieille maison qui replace ses cent trente-cinq ans pour l’été.
Les oiseaux de salon qui s’égosillent. Tandis qu’un geai bouscule de bleu la petite mangeoire accrochée sous la véranda, de l’autre côté de la fenêtre à carreaux.
Et les chiens qui ronflent, parce qu’ils connaissent le bonheur canin.
Et le chat qui quémande de l’amour en piétinant un jeté de laine rouge. Ses yeux en quartiers. Son corps en extension.
Hier soir, les homards mangés sur un air de blues, moment parfait. Maintenant, déjeuner et demi café noir. Ce show des Charbonniers de l’enfer qui sonne à tue-tête dans le matin. Le grand qui tape du pied.
Moi qui me dis: une santé nouvelle, c’est pas rien. C’est tout ce temps sans la fatigue. C’est du beau partout, tout à coup.
Virtuellement empilés sur l’écran, ce roman qui a trouvé une voix, cette poésie qui a perdu la sienne. Je pioche et picore quelques mots ici et là. J’ai le temps, je pense. Rien ne sert de précipiter les mots et les choses. Mieux vaut laisser reposer les chiens qui dorment. Quand ils auront faim, il suffira d’être là pour les nourrir. C’est pareil pour ce qu’on écrit. Il paraît que j’écris trop.
Ces projets qui s’alignent, prosaïques – une autre liste, celle-là: de peinture extérieur, de construction de murs, de récupération de fenêtres, de plantation de vivaces -, ces projets qui s’alignent, dis-je, pour nous rappeler qu’on existe encore, qu’on vit quelque part dans le réel, qu’on n’est pas hors du monde. Qu’on n’est pas en décalage sur la vie. Pas tant que ça.
Moi qui me dis: je ne suis pas hors du monde. Pas encore. Pas tant que ça. Voilà qui est bien.
Un pain à faire cuire, on est juste avant que ça embaume, de la cuisine jusqu’au salon. Un peu de farine sur mon poignet.
Moi qui pose la main sur un carnet noir, taché de café répandu. C’était le fouet d’une queue de chien sur la table minuscule installée sur la galerie. Celle qui me servait encore de bureau de printemps avant que ne viennent les mouches de mai.
Beaucoup de lectures passées – une nouvelle liste: Daniel Danis, qui en fait toujours un peu trop; Larry Tremblay, qui me jette à terre chaque fois, avec ses Ogre, Cornemuse, sa Cantate de guerre; Philippe Ducros, qui me bouscule avec son Dissidents, me rappelant du coup tout le plaisir que j’ai eu à lire enfin Hubert Aquin quelques semaines plus tôt; et les autres, tous les autres, encore une liste: Georgette Leblanc, dont le chiac si poétique m’émeut aux larmes, que je relirais à voix haute et en boucle des dizaines de fois, des dizaines d’années, juste parce que le monde a besoin que le silence soit brisé par cette voix magnifique; Wajdi Mouawad, aussi, qui m’a appris que les chats existent pour que l’homme puisse caresser les tigres; et encore, et encore.
Moi qui caresse le chat.
Beaucoup de lectures à venir, qu’aucune liste ne pourrait contenir sans que le monde n’implose. Parce que je n’imagine plus le monde sans lire.
Moi qui pose la main sur un autre livre. Le Père Mort, de Donald Barthelme. Une drôle de patente que cette fiction déroutante. Un petit quelque chose de beckettien, sans doute. Je pense que je vais aimer.
La grisaille d’aujourd’hui, encore. Celle qui baigne d’un bien-être pas ordinaire.
Ce frisson (cet à-peine-frisson). Celui qui donne le goût de s’emmitoufler pour que ce soit bon.
Le chat qui a calmé ses élans d’amour et s’est endormi, pétri par ma main distraite.
Le goût de faire une liste.
Le goût de dire aux gens que je les aime.
Moi qui me dis: Oh-ho. C’est une journée comme ça: moi trop plein d’amour, plein comme ça se peut pas, la gueule pleine de fleurs à tous vents, à aimer tout le monde d’un amour pas raisonnable. Qui me dis: je vais écrire à ma correspondante. Lui dire que je l’aime, elle aussi.
Moi qui pense à tous les autres. Pas le goût de faire une liste des gens que j’aime. Trop de monde: une autre liste qui ne pourrait tout contenir sans que le monde ne s’effondre.
La complexité de ce que je suis, je sais. C’est une liste infinie d’étrangeté: la fragilité; la difficulté de me saisir; la passion inquiète, la peur aimante; la douce puissance des colères assoupies; les dérives dirigées. L’être et les ne-pas-être.
Le matin qui passe, déjà.
Et le chat, et les chiens, et les oiseaux.
Et la vieille maison.
Et la verdure naissante.
Et le fond d’un rang calme.
Et la pluie sur tout ça.
Et une liste qui part. Comme une lettre à la poste.

Jean-François

De verre brisé

Chère Sophie,

J’ai été charmé par vos dernières missives, à Camille et toi. J’avoue que je ne vous attendais plus, ni l’une ni l’autre. Je suis heureux de voir que tu prends de l’assurance et que tu débrides de plus en plus ce talent qui rue dans tes brancards. Que tu t’amuses toujours à l’écriture malgré la rigueur à laquelle tu t’astreint.

Je voudrais toutefois que tu saches qu’il est normal de douter. De douter très, très fort. C’est pour ça que j’ai voulu t’écrire ce soir.

Parce que tu sembles croire parfois que je suis emmanché plus solide que je ne le suis en réalité. Mais je doute tellement. Tellement.

Parfois je prends conscience à quel point l’heure est dangereuse. À quel point tout ce que je suis est fragile.
Quand je suis loque, le corps épuisé.
Quand j’ai l’esprit ankylosé des jours difficiles.

C’est quand je suis corps mort avant le temps.
Quand j’ai l’âme au dernier souffle.
Quand je me vois disparaître.

C’est comme dans Retour vers le futur, tu sais? Quand Marty McFly voit disparaître sa propre main. À ce moment, ce n’est pas sa main qui l’inquiète vraiment. C’est tout ce qu’il pourrait ne pas pouvoir dire, ne pas pouvoir faire, ne pas pouvoir être, et ne pas devenir.
Je vois tous les jours mon corps disparaître un peu. Et avec lui, c’est le monde qui part en couille.

Mais c’est autre chose aussi. Ma limite n’est pas seulement celle de la chair. Elle est dans le reflet de moi sur l’écran. Quand je me regarde ne pas écrire (trop souvent). Ne pas vivre non plus. Enlisé dans le confortable de cette vieille demeure à ne plus ressentir que la même chaleur, ne plus voir que les mêmes calmes alentours, par les mêmes carreaux qui ondulent le monde.

Bien sûr, je m’en extrais, à l’occasion, mais alors il faut savoir l’affolement. Surtout quand je suis seul. Particulièrement si, sorti de mon monde, j’arpente le fleuve. J’ai beau l’aimer, il fait tout sauf me rasséréner, ce fleuve. Il a sa poignée d’hameçons poignés au fond pour m’écorcher même quand il est seulement flanqué à l’horizon. Chaque fois que je le retrouve, le large m’agrippe et m’avale. Et si j’ai trop de temps pour le laisser me ruminer, s’il n’y a pas d’autre voix pour me distraire de la sienne qui me vrille, éperdue, dans le vortex de la tête, alors je sais. À quel point tout est fragile. À quel point il serait facile de tomber. D’abandonner. Tout. Et tout le monde. Pour n’être plus rien. Plus personne.
La fêlure, c’est que je sais que : je pourrais vivre seul entre quatre murs.
Un grabat.
Des latrines.
De l’eau.
Et une vie à finir.
Que je pourrais même vivre dans la rue. Ce pourrait être ça, la chute de mon histoire. Une sorte de destin dessiné sur mesure. Je sais : à quel point ce serait facile.
Je serais sale et abandonné et décharné et piteux et sauvage et repoussant et seul, surtout.
Seul.

J’arrive tellement à comprendre comment on peut se retrouver dans la rue. C’en est effrayant.

Et si j’avais à ce point intégré ce cliché, cette idée que le poète est prisonnier en dehors du monde, que je ne connaîtrais plus de chemin que celui de ma réclusion, de mon enfermement?

Je sais que le monde est fragile parce qu’aujourd’hui, les rêves que j’ai toujours eus m’apparaissent soudainement vains, insolubles. Ils flottent à une surface que je ne sais pas rejoindre, les pieds figés dans le béton du quotidien. J’ai rêvé : de pays, de justice, d’équité et d’ouverture. Rêvé : de solidarité, tu imagines? Tout ça semble si loin, maintenant. Je le perds de vue, ce pays, aveuglé par la lumière difractée à cette surface inatteignable.
Il me semble que chaque jour m’étouffe, comme si je revivais en boucle cette noyade collective d’octobre 95.

Le problème n’est pas que politique, il ne faudrait pas croire. La fragilité lézarde aussi les cristaux de ce que j’ai de plus intime. Je caresse souvent cette douloureuse cicatrice qui me traverse le cœur : j’ai rêvé de vivre, toute ma vie durant, des amours romanesques, tu sais? Ces sentiments de cordes raides et d’excès extatiques. J’ai même cru que j’avais trouvé la Fanfan de mon histoire, que toute notre vie durant nous pourrions être des enfants qui s’aiment et qui se touchent et qui se gavent de tout, à pleine bouche tout le temps, tu comprends? De sucre, d’ivresse et de caresses… Mais voilà, j’ai un couple comme n’importe quel autre. Solide, oui. Solide, sans doute.
Mais empêtré dans ses routines, ses fatigues, ses ennuis et ses habitudes.
Enseveli sous des paperasses indigestes, de comptes et d’hypothèques et d’impôts et de comptes encore.
Endormi dans les caresses circonscrites aux territoires défrichés à force d’années passées à marcher côte-à-côte.
Empêché par ces défauts de santé qui étranglent jusqu’au dernier soupir d’aise.
Une histoire que n’aurait jamais écrite Jardin.

Toute cette vie est décidément trop prosaïque. Fragile et prosaïque.

Mais il y a plus de doutes, encore. Il y a : cet univers échafaudé de verre brisé, architecture tranchante au bord de l’effondrement.

C’est que, je sais ce qu’il en coûte de croire qu’on sait écrire.
Cher.
Quand soudainement on n’arrive plus à y croire. Quand on ouvre l’enveloppe qui contient, on le sait, un chèque de redevances pour ces droits d’auteur qu’on défend tellement. Sous pli, agrafé au chèque, le détail de ces livres qui ont trouvé leur lecteur au cours de l’année.
Les auteurs, ils ne parlent pas de ces choses publiquement. Ils se taisent.
Parce que ça fait mal.
Et parce qu’ils sont fragiles, les auteurs. Il faudrait qu’ils soient dingues pour en parler publiquement.

Parce que le chiffre au bout de la ligne de calcul du relevé est si extraordinairement petit qu’il est difficile de ne pas le prendre pour un constat d’échec.

Alors on n’arrive plus à se souvenir pourquoi. Pourquoi on fait tout ça, je veux dire. On fait une petite boule de soi dans un coin d’un divan, là où s’entassent de vieux coussins poussiéreux entre lesquels on cherche à disparaître pour mieux se laisser fondre par tous les orifices.

Tu voulais que je te parle d’écriture, il me semble. Eh bien voilà. C’est ce que ça coûte, être écrivain : y croire, se penser blindé – il y a cette confiance naïvement accumulée à coups de bonnes critiques et de souriantes poignées de main – puis pleurer tout son saoul en acceptant qu’il s’agit là de la seule finalité possible. Et se demander, une fois encore (on ne les compte plus), pourquoi on fait tout ça.

Rends-toi compte. L’affluence de mon Carnet de flânage a peut-être déjà reçu, à ce jour, plus de lecteurs que je n’en aurai jamais de toute ma vie pour mes romans. En droits d’auteur, cette année, j’ai reçu l’équivalent de ce que gagne un salarié moyen en une seule semaine. Sauf qu’il m’a fallu deux ans de travail et de sacrifices pour écrire seulement mon dernier roman. Et ce sont ces droits qu’on défend tellement? C’est pour ces droits qu’on est prêts à se décarcasser à ce point? Toutes ces futiles batailles…

Y croire. Voilà ce qui est le plus fragile. Continuer d’y croire.

Et pourtant. J’écris.
Et puis, quand j’arrive à couler à la commissure du fleuve, quand je me démène comme un diable pour en sortir, je vois quelque chose qui a l’air d’un pays.
Puis, quand je reviens dans ces habitudes qui sont miennes, il y a celle que je retrouve, comme si j’étais en visite, comme si l’amour avait des airs neufs après la distance et l’absence.
Et au matin de ces visites, quand l’aube appelle ses bras grands ouverts, je me souviens.
Et au jour de ces visites, quand elle m’amène plus loin que le nulle part où je m’enlise, je me souviens.
Et au soir de ces visites, quand j’oint son corps d’huiles parfumées et de caresses affamées dans le reposoir de nos vieux draps, je me souviens.
À quel point je doute.
À quel point l’heure est dangereuse.
À quel point tout ce que je suis, tout ce que je sais est fragile.

Écrire, ça ne tient sur rien. Ne vaut rien. Être.

Et pourtant. J’écris. Je suis.

Pour être écrivain, il doit falloir être insatisfait du monde, j’imagine.

Faque, dans le fond, c’est un message d’espoir que j’avais envie de t’écrire.

Jean-François

O.T.N.I

Dramatique

La scène se passe dans une chambre coquette. Au centre du décor trône un grand lit défait. Côté cour, juste devant la porte, sur la causeuse, épars, quelques accessoires vaudevillesques. Côté jardin, un grand placard bien évidemment habité. La porte s’ouvre sur Lui.

Elle (troublée) : Ciel, mon absent ! Toi ici ? Mais…qu’est-ce que…Je, je…C’est que…Ce n’est pas ce que tu crois. Je t’assure. Ne pense pas que…Non ! N’ouvre pas ce placard !

Narratif

Derrière la porte, le plancher craque. Elle sait déjà que c’est lui. Dans quelques secondes, il sera là. Assise sur le grand lit défait, elle l’attend. Il entre silencieux. Son absent. Tandis que dans le fond du placard, ses doubles vies font tapisserie.

Poétique

Sous le ciel baldaquin, elle décroche les lunes
Collier de satellites sur poitrine opportune.
À chercher bonne fortune, l’étoile est filante
Autour d’autres soleils, en éphéméride galante.
Dans l’armoire encombrante, ses infidélités
Par le trou de la serrure, observent l’invité.

Musical

Dans mon placard ventriloque, y’a tout plein de colocs. À collectionner de la breloque, je suis en cloque d’amours en toc. C’est le rock, rock, rock de la breloque.
Dans mon placard, ça bivouaque, j’veux du baroque plein ma baraque. À collectionner de tout en vrac, j’en ai ma claque de tout ce troc. C’est le rock, rock, rock de la breloque.

Épistolaire

Le Valinois, Le 8 Mars

Cher Jean-François,

La porte du placard est béante sur un énorme mille feuille. Prise en flagrant délire de gourmandise. Péchés pas mignons, pas finis. Un tas de pièces pas montées, une farandole d’amuse-gueules qui ne me font plus rire. Et tu me trouves là à faire la crêpe, flambée, brulée, devant toute cette marmelade. Déconfite. Morte de frire, je rissole jaune !

Au clair de la lune, mon ami Jean-François, quand t’ai-je prêté ma plume pour t’écrire un mot ? Ça fait si longtemps. Casse-moi tout ce sucre sur le dos, je t’en prie.

O T N I. Objets Textuels Non Identifiés. Dans l’espace de mon placard trop garni, trop farci, je me suis fourrée ! Ce n’est pas en courant après tous les régals du chef que je vais trouver ma recette. Tu ne crois pas ? À me commettre en courts bouillons de culture, je distille en vain ! Je vais finir par vieillir en fus déchainé !

Heureusement, au dessus du placard, Le Chat veille. Tu sais. Ce Chat qui louche sur mes balbutiements chroniques. J’ai commencé à apprendre la constance à ses côtés. C’est un peu une main paternelle que j’ai saisie, même si je ne crois pas que c’est ainsi qu’il me l’a tendue. Je ne sais pas bien pourquoi, mais il y a souvent cette petite fille qui finit toujours par se pointer entre moi et les hommes qui comptent. Le Chat est donc un de ces pères. Un père littéraire. Tu penses bien que je n’ai pas envie de le décevoir. Alors je me tiens, coûte que coûte à ces échéances qui reviennent si vite. Tu le sais toi qui as été chroniqueur.

Je ne sais pas si c’est l’exercice de la chronique en tant que tel qui veut ça ou si c’est moi qui change, mais je me suis mise à aborder l’écriture différemment, comme quelque chose de très artisanal. Un défi presque physique. Un bloc d’argile à creuser. De granit parfois. Défier la matière même d’un mot, lui rentrer dedans, forcer son sens, le doubler, le tripler jusqu’à ce qu’il le perde parfois. S’y attaquer à la spatule mais le plus souvent au marteau, au burin. Et répéter ce qui finit par être une technique, quelque chose de très rationnel en fait.

Toi, tu écris tout en émotions, en poète. J’ai l’impression d’écrire en stratège. Je force, tu laisses aller. Ancrages et envolées. Du baroque jusque dans la ponctuation, jusque dans mes silences, je porte l’écriture quand tu sembles toi, être portée par elle.

«Je rêve d’un livre qu’on ouvrirait comme la grille d’un jardin abandonné». C’est du Christian Bobin. C’est beau. Ça te ressemble.

C’est ça que je voulais moi aussi. C’est ce livre là que je pensais pouvoir écrire. Et aujourd’hui, je me rends à l’évidence. Mon écriture ne flâne pas. Elle ne s’abandonne pas. Pas de part de mystère, pas de zones ombragées. Au contraire, elle capitalise, elle épargne, elle emprunte. On peut sculpter par suppression de matière ou par accumulation de matière. Et bien moi, j’accumule.

Je désirais écrire une petite musique de chambre, quelque chose de très senti, ténu et subtil. Des lignes hors du temps comme toi, du souffle dans les mots comme toi, des silences organisés comme toi. Mais il ne suffit pas de désirer pour inspirer la réalité. En vrai, je ne suis pas toi. Tu vois bien, c’est une fanfare qui habite mon placard, avec des cuivres, des tambours battants et des majorettes. Je ne peux donc rêver que d’un livre que j’ouvrirai comme la toile d’un chapiteau de cirque.

Sur le fil de mes mots en gros godillots clownesques, le cœur bariolé de Camille Léon s’est avancé en cabrioles funambules.

J’ai besoin de tes bras d’homme. On a toujours besoin de bras d’homme, d’un trapèze auquel se suspendre. Je ne suis pas capable de vider mon placard toute seule. Faut que je mette des mots sur tout ça, tu vois. C’est pour ça que je t’écris, là, entrain de relever tes manches, entrain de sourire devant tout ce bordel. Tes bras d’homme pour secouer ma poussière, pour virer mes vieilles héroïnes diaphanes et leurs amours mélancoliques. Tes bras d’homme pour lui faire de la place. Pour qu’elle y accroche sa garde robe, pour qu’elle m’habite. Juste elle. Camille Léon. La nommer. Comme une promesse à tenir, à conjuguer jusqu’au bout.

Je ne l’écris pas toute seule, tu sais. Je ne sais pas écrire seule. Je capitalise, j’épargne, j’emprunte à chaque fois. Elle existe vraiment cette fille. Elle me les a racontées souvent toutes ses histoires. J’en ai même vécues quelques unes avec elle. Sauf qu’elles sont toutes éparpillées. Alors voila. Je me plais aujourd’hui à penser que ces histoires attendaient mon point de vue et ma fantaisie artisanale pour se rassembler. Pour faire un tout. Un autre tout. Écrire à travers elle avec ma voix à moi. Me parer d’elle pour m’emparer de ce livre.

J’ai besoin de toi encore. Écrire tes bras d’homme entrain de remplir le bac à recycler de mes Objets Textuels Non Identifiés et puis nous écrire, assis dessus, devant l’armoire vide. T’offrir une bière ou un verre de vin et parler de toi.

Comment vas-tu ?

Sophie

Quinte de tout

Chicoutimi, le 4 mars

Bonjour Monsieur Caron,

Je m’appelle Camille Léon. Vous êtes sans doute surpris de me lire ici. C’est vrai, on ne se connait pas. Si j’ai pris la liberté de jouer les intruses dans votre garçonnière, c’est parce que nous avons une confidente en commun. Sophie Torris m’écrit aussi. Enfin pour être plus exacte, elle ne m’écrit plus et je crois savoir qu’elle ne vous écrit plus beaucoup non plus. Je ne sais pas si, pour vous, ça pose un problème, mais pour moi, c’est assez embêtant.

J’ai lu votre dernière lettre et je vous avoue que je suis un peu en colère contre vous. Mais qu’est-ce qui vous a pris de lui souhaiter le temps qu’il faut ? Ça veut dire quoi, le temps qu’il faut ? Une semaine, un mois, une année ? Je conçois bien qu’elle ne soit pas une priorité pour vous, ni vous pour elle, mais moi, je n’existe vraiment que si elle me considère comme une urgence. Je ne vieillis plus depuis trois mois. Savez-vous ce que c’est de ne pas vieillir, monsieur Caron ? Ne pas prendre une ride, rester lisse. Non, vous ne savez pas évidemment. Aimeriez-vous être le même qu’hier ? Rester le même pour l’éternité ? Parce que c’est ce qui risque de m’arriver à moi si elle continue de prendre le temps qu’il faut.

Et puis, vous lui dites de partir de ses émotions pour écrire, de les puiser dans ce qu’elle vit, profondément. Vous saviez pourtant à qui vous vous adressiez. Sophie Torris court au devant de toutes les émotions. Et plus elle vieillit et plus elle force la cadence comme si elle craignait justement que le temps mette un bémol à sa vie. C’est bien beau « cette urgence qui la rend si belle, quand chaque pas est une nouvelle danse, chaque souffle un nouveau rire», mais elle se nourrit trop. Comment voulez-vous qu’elle fasse vibrer ce qu’elle a de cordes sensibles quand elle multiplie les quintes de tout ? Non décidément. Ça prend un peu d’harmonie à un moment donné.

J’ai un nom mais pas de partition. Enfin, quelques variations énigmatiques sur un carnet qu’elle trimballe. On dit qu’un personnage se nourrit de la vie de son auteur. Pourquoi croyez-vous qu’elle m’ait appelée Camille Léon ? Je suis tombée sur un écrivain schizophrène. C’est bien ma veine ! Le genre de fille à identités multiples. Tout pour brouiller mes pistes. Elle passe son temps à me semer.

Pourtant, je suis là, toute entière dans son ordinateur. In absentia moi aussi. J’y suis intégralement, avec toute ma fortune. Vingt six lettres de l’alphabet sur le clavier et de quoi ponctuer mes humeurs. Je suis l’amie invisible dont elle a besoin. Quand portera-t-elle enfin mon odeur sur ses doigts ? Si vous saviez comme je l’attends.
Bien à vous,

Camille Léon