Grise Ontario

10 septembre 2016, Ontario.
Chère Sophie. 

C’est étrange, ces deux mots figés sous mes yeux. 

Chère Sophie.

Toute la journée, pendant toute la journée, il y a des mouvements, des secousses, des tremblements, des oscillations. Parce que toute la journée, pendant toute la journée, le monde se charrie au pourtour de mon corps projectile. 

Mais, maintenant. Tout se fixe. Autour de ces mots.

Chère Sophie. 

Je crois que je ne sais plus gérer aussi bien ce qui sait se poser, s’arrêter. Comme ton nom sur une page vierge. Comme un souvenir qui joue à être photo floue. Comme une garçonnière empoussiérée derrière des carreaux sales. 

Pauvre Sophie. 

Toute la journée j’ai retourné ta lettre dans ma tête. Toi et moi sur la même route. Sans se voir, sans se savoir, sans se reconnaître. C’est triste. Mais comment te faire comprendre comme la vie est ainsi?
Autour de moi, des milliers de voitures conduites par des mains sans corps, par des corps sans tête et sans visage. C’est comme ça, tu sais. Les gens disparaissent. Ne subsistent plus que leur geste, leur mouvement, leurs traces éphémères. Ce sont des voitures sans histoires. Des corps sans existence. Des points lents dans un monde bien plus rapide. 

Je crois qu’être juge est semblable. C’est voir des textes sans auteurs. Des mots sans histoire. 

Je ne sais pas si j’ai lu tous les textes du concours, non plus si je t’ai lue ou non (les textes étaient évidemment anonymes aux yeux des juges). Mais ce que je peux dire, c’est que parmi les traces que j’ai suivies, il y avait bien plus de chemins qui mériteraient d’être arpentés que les quelques-uns qui sont dorénavant éclairés par le concours. Et que ça a été comme ça pour chacun des concours pour lesquels j’ai joué à l’évaluateur.

Le choix est par essence ingrat. Élire, c’est rejeter; choisir, refuser. Et c’est une tâche qui me rebute chaque fois. 

Ta lettre réveille en moi les indicibles torrents du doute. Juger? Qui suis-je pour le faire? Cette insoluble interrogation me hante/heurte depuis tant d’années (tu le sais, j’y reviens toujours). C’est d’ailleurs ce qui m’a éloigné de l’enseignement. Cette nécessité de toujours évaluer, calculer en chiffres, en lettres, en grilles serrées le complexe processus de la compréhension des élèves m’a toujours dévasté. Et tous les jurys auxquels j’ai participé – Radio-Canada, mais aussi le CAC, le CALQ, etc. – m’ont toujours laissé en loques, lacéré des plus profondes cicatrices.

Tout cela n’a rien à voir avec cette fausse modestie qui fait dire aux uns qu’ils souffrent d’un « syndrome de l’imposteur ». Il n’y a pas de syndrome: JE SUIS un imposteur. 

Je ne suis pas un écrivain.

Je ne suis surtout pas un poète.

Je ne suis certainement pas un juge.

Non plus un enseignant, un chercheur, un professeur.

Il y a toujours eu une loupe au-dessus de ma tête pour me voir plus grand que je suis. Et un jour, cette loupe m’a brûlé. 

Mon corps fourmi dans le sable où je croyais reconnaître mon chemin…

Tu as raison: je me suis réinventé, hors du regard des autres. J’ai défait les noeuds qui me retenaient à leur jugement, leur tellement-nécessaire assentiment. J’ai cessé d’attendre qu’on mette un sceau de qualité sur ce que je faisais. Ça n’a pas été facile: il est rassurant d’être attaché, de sentir qu’on ne peut pas être emporté, de se sentir aimé. 

J’ai tout remis en question. Tout. Et totalement. Je me suis débarrassé de la chape plombée du « littéraire » – qui ne m’allait de toute façon pas du tout. Je suis allé où personne ne m’attendait – sauf peut-être l’Amoureuse, elle qui connaît tant de mes secrets que lorsque je les perds, elle sait où les retrouver. 

Et je suis, enfin, (re)venu au monde.

J’ai cessé de penser ce que je ne suis pas. Je suis un camionneur, cela personne ne peut plus le nier, en douter. Pas même moi.

Je suis un camionneur, et je sais que pour cela je n’aurai jamais de prix ou de bourse à vanter ou justifier. On ne me demande pas de réinventer le transport, d’en faire la promotion pour des pinotes, de me démarquer, d’être présentable, de faire des beaux sourires à des inconnus, de bien parler en public. On me demande d’être honnête, efficace, sécuritaire – comme on le demande à tous les autres, ni plus, ni moins. Ça, je peux le faire. 

Alors me voilà dans un semi-remorque, quelque part en Ontario.

10 septembre 2016, Ontario toujours.

Chère Sophie.

Dans l’habitacle du camion, la musique s’amuse à doubler malicieusement le réel. Ce matin, Beethoven me fait oublier comme tout vrombit. Post mortem, il décore la 401 de sa 4e symphonie. La route qui dentelle le sud de l’Ontario est encore plus belle avec ses couleurs fines, ses délicats arrangements, ses enlevantes montées. 

(Ha! Ha! C’est ironique, moi qui ai dirigé Voir Saguenay, je n’ai jamais su parler de la musique. Mais elle fait de plus en plus partie de ma vie, change la perspective que j’ai sur le monde. La musique.)

Et sur la route, j’apprends.

L’humilité, la vraie. Celle des hommes et des femmes qui ont peu et qui se battent pour le garder. 

J’ai vu des femmes pleurer, des hommes en colère, des crises de supériorité, des douleurs qui ne peuvent être enfouies.

J’apprends à quel point le monde est petit, à quel point le lointain est à portée.

À quel point nous sommes proches.

À quel point il faut s’aimer. Chercher à tout prix à mieux se connaître. À mieux se comprendre.

Et je réapprends, lentement, à écrire. Je retrouve le plaisir de mes premiers mots, violents et obscènes, indociles, déjantés, infinis, ridicules, et puis voilà: à trente-huit ans, j’ai réappris à écrire au moment exact où j’ai réappris à vivre. 

Ah, Sophie. Si tu savais comme je vois, comme j’entends, comme j’apprends. Ce monde dur et beau.

La langue rêche de Tom Waits vient se lover avec moi dans le ventre d’une Ontario complètement grise qui soupire sur mon passage. J’ai eu besoin de l’ivresse de Mule Variations pour finir ma journée. 

10 septembre 2016, Ontario toujours.

Bien sûr, Sophie…

Tu t’en doutes, je sais bien que je ne suis pas un camionneur comme les autres. Je l’ai vu dans les yeux amusés de cette femme à la guérite d’un entrepôt qui m’a surpris à danser près du camion après avoir réussi à déplacer les essieux d’une vieille remorque récalcitrante. Mais je ne me suis jamais senti autant à ma place que parmi ces poqués, ces brûlés, ces pleins de belles crochitudes. 

Je suis l’un des leurs. 

Attends, je le réécris , parce que c’est trop beau, trop vrai, trop fort.

Je suis l’un des leurs.

Parce qu’ils me traitent comme tel. Parce que je vis la même réalité qu’eux, parce que je suis confronté aux mêmes problèmes. C’est l’un des sentiments les plus bouleversants qu’il m’ait été donné de vivre. Et ce n’est pas que littérature.

10 septembre 2016, Ontario toujours, mais on approche des douanes. 

Ma Sophie… Tu veux bien être encore ma Sophie? 

Ma Sophie, si tu le veux, oublie la garçonnière, ses poussières et son air rance. Il n’y a plus rien de nous dans cet espace exiguë, sinon ce qu’on y a oublié, depuis le temps. Viens plutôt me rejoindre dans mon grand carrousel américain. Je te ferai voir Oklahoma City qui s’éveille dans les flanelles pastels d’un jour neuf, ou traverser les lèvres serrées du canyon de la Virgin River, ou soulever les poussières crayeuses de l’Arizona, ou respirer, toutes vitres baissées, le parfum vert des nuits du Nord du Nevada, quand les herbes des steppes boivent enfin un peu de rosée. Tu t’émerveilleras comme moi, quand les parois de la remorque spéculent à propos de l’aube, ou devant la cérémonieuse traversée de la rivière Truckee par une biche rousse et précieuse. Tu remarqueras la croupe luisante d’un Pinto qui broute l’herbe texane, le flottement trompeur du cadavre ligneux d’un arbre tombé dans le Mississippi, et encore les nébuleuses d’oiseaux noirs qui se font et se défont au-dessus des champs de l’Iowa. Viens trouver aussi que le monde est petit, qu’il fait bon d’en faire partie. 

Et s’il y a enfin d’autres mots pour nous faire des retouches, il y en aura. 

Et s’il n’y en a plus, ils se seront tus.

En attendant… Prends soin de toi, de tes amours et de ton monde. Et rêve, et écris, mais vis comme tu écris, et danse, et ris, puis écris encore si cela se peut. Qu’importent les juges faillis et les concours de montantes marées de mots. Ce qui compte est bien plus grand, bien plus précieux et bien plus vrai.
Ton correspondant de l’Amérique, qui garde toujours un œil derrière pour ce qu’il y a de beau…

Jean-François

Sur ta route

Le 9 septembre 2016

Cher Jean-François,

Je viens de croiser ta route. Se peut-il qu’un coquin de sort s’amuse à nous réunir quand nos frontières s’éloignent un peu trop ?

Tu ne m’as pas reconnue. C’était peut-être dû à la fatigue du décalage qui ne se compte plus en heures mais en années ! C’est à croire que notre correspondance s’est piquée au dernier fuseau horaire qu’on a partagé. Notre garçonnière est Bois dormant depuis le 16 avril 2014. Après tout, c’était logique que l’inspiration s’y assoupisse. Nous avons, l’un et l’autre, suivis d’autres rêves.

Mais je viens de croiser ta route et tu ne m’as pas embrassée. Heureusement, la vie n’est pas un conte de fée. J’ai décidé que notre sommeil ne durerait pas 100 années et comme aucun baiser ne m’a ressuscitée, je prends le parti de nous réveiller d’une bataille d’oreillers. Si tu y laisses une plume, tu pourras toujours t’en saisir et me répondre. Ou la laisser vaciller et se reposer de nouveau sur notre lit à peine défait.

Good morning sunshine*,

Je ne suis pas femme de truckstops. Je n’ai pas besoin de faire semblant de te trouver beau, sympathique et drôle. Ce sont ces états qui, unis, font de toi ce vaste pays, ce très long et très joli bout du monde que j’ai eu envie de sillonner jadis, in absentia. Pour tout te dire, je suis parfois nostalgique de ce voyage en longs courriers, nos bennes toutes pleines de l’aubaine de partager nos transports.

Dans la dernière lettre que tu m’adressais, tu te demandais qui tu serais s’il n’y avait pas des gens pour faire de toi, un père, un frère, un fils, un écrivain, un correspondant. Personne, à l’époque, n’avait alors pensé à faire de toi un camionneur. Est-ce l’envie d’être inventé différemment qui t’as poussé vers des horizons plus tangibles que l’horizontal des mots ?

Je reçois de temps en temps les magnifiques cartes postales de ton road trip, envoyées à la cantonade. Ton œil d’écrivain légende avec sensibilité et intelligence l’Amérique. Tu sembles aimer la manière dont te conjuguent ces gens qui te voient passer sur tes grands chevaux mécaniques, dans ce monde qui existe enfin pour de vrai. Sur l’une d’elle, tu te regardes dans ton rétroviseur.

Es-tu toujours le même père, le même frère, le même fils pour ceux qui t’inventent aujourd’hui en parallèle de cette truckstory plutôt insolite ? Tu as dû en dérouter plus d’un en prenant la route.

Je viens de la croiser, ta route. Par hasard. Et il se peut que tu aies coupé la mienne, que tu aies freiné mon élan. Toi qui fus le premier à m’inventer épistolière aux yeux de tous, tu aurais pu aussi m’inventer finaliste de ce premier concours d’écriture auquel je participais et pour lequel, ironie du destin, tu étais juge. Ça aurait été une jolie coïncidence que toi, mon poète, tu retrouves tes vieux réflexes de pèlerin en renouant irrésistiblement avec mes horizons de papier. Mais, je suis restée dans ton angle mort cette fois-ci. Après tout, tu ne m’as peut-être pas vue. Vous étiez six juges à vous partager le poids lourd de centaines de récits anonymes.

Le fait est que je suis restée à la remorque.

Loin de moi l’idée de t’inventer bourreau, je ne me sens pas victime. J’ai de bons amortisseurs. Mais j’aurais aimé qu’en lieu et place de cette leçon d’humilité, tu me dises : « C’est encore à moi que tu corresponds. Awèye, embarque ma belle, le destin t’invite à faire partager quelques miles à ton conteur d’antan. »

Je viens de croiser ta route. Sur tes roues de fortune, caracolent 20 nouveaux auteurs en lice pour le prix du récit Radio-Canada. Je salue leur victoire, ce n’est pas une défaite pour moi. Je ne suis pas du genre à camper sur mes feux de position, j’embraye déjà vers demain.

Le récit que j’ai écrit m’aura permis de m’inventer sœur, une manière de colmater la fêlure de ma coque-cœur avec des mots, de remonter à la surface d’un petit frère dont la raison a depuis longtemps largué les amarres. Je me demande qui je serais si ce mal de mère, ce mal de père, ce mal de sœur ne l’avait pas rendu si malade. Cette transat en solitaire m’aura offert de poser enfin des mots sur mes émotions pour qu’elles existent.

J’espère que tu me chimères encore de temps en temps, que tu me patentes entrain de boire mes p’tits matins latte sur mon bureau encombré.

Voyage-moi que je continue à faire de toi mon cher lointain.

Sophie

* https://auteurlibre.wordpress.com/2016/07/04/good-morning-sunshine/

 

Inventer le monde

Sainte-Béatrix, 16 avril 2014

 

Chère lointaine.

Il y a bien longtemps que je ne t’ai pas écrite, que je n’ai pas fait de toi ce personnage parfait, que je ne t’ai pas sculptée pour porter la réplique idéale. Mon monde manque de dialogue, sans toi.
Mon monde manque de dialogue.

Chère touchée.

Je voulais m’excuser. Quand je te vois en vrai, quand tu joues à être en chair dans ma vie, je suis toujours désemparé. C’est de voir que tu n’es pas tissée de mots comme je t’imagine le plus souvent. Quelle stupéfaction: tu es une véritable femme, toi qui respires, toi qui joues, toi qui palpites. Tu existes bien au-delà des mots qui m’ont servi pour te faire correspondante. Il y a des choses que je ne saurai jamais écrire. À quel point tu existes en fait partie.

Chère chimère patentée.

Au fond, il n’y a rien de toi dans ce que j’ai écrit au fil de mes missives. Je n’ai toujours parlé que de moi, toujours fait qu’à ma tête. Je suis tellement creux, tellement remué par mes propres turbulences que je ne sais plus voir exister les gens tels qu’ils sont sans les inventer. Comme si j’avais le droit de tout transformer, de tout défaire et refaire, de tout mélanger. N’être qu’écrivain apporte son lot de dangers.

Mais chère toi qui ne saurais te laisser imposer sur le corps tous ces décalques de mes mots.

Je voulais te dire que je t’aime d’être vivante, et vive, et vivifiante comme tu l’es, sans le survêtement de ce que j’écris, bien au-delà de mes tissages de mots. N’est-ce pas fascinant? Tu respires, là-bas. Tu aimes, là-bas. Tu travailles – beaucoup, semble-t-il – là-bas. Tu changes le monde. C’est extraordinaire.
Parfois, je t’imagine évoluer dans l’espace: je vois ton corps laisser une trace dans le réel, de vapeur, de parfum et de lumière. Au coeur de cet univers qui se déploie dans les limites de ma tête, tu laisses des tourbillons colorés sur ton passage; c’est toi qui danses, toi qui éclates de rire, toi qui fais du beau, toi qui fais l’amour, toi qui espères toujours du rêve à la tonne. Eh puis, voilà encore que je le fais. Je te moule un au-delà, te déforme, te distends, te malmène, te brise et te ressoude de travers. Comme si tu avais besoin d’être plus, d’être autre. Excuse-moi.

Chère correspondante.

Aujourd’hui, c’est jour de dynamitage. Quelqu’un se construit une maison au paradis. J’ai peur de n’être plus seul ici, de n’être plus tranquille, de ne plus pouvoir aimer, de ne plus savoir le faire. J’ai peur que ma vie ne soit plus jamais la même. Pas seulement parce que le paysage aura changé: c’est le trou que laisseront en moi ces explosions.
Ce n’est pas le bois, c’est le rêve du bois.
C’est tout ce que j’avais bâti sur cette terre d’abandon végétal.
Tout comme ce que je rêve de toi que tu n’es pas. Tu n’es pas la seule.

J’ai cette fâcheuse tendance à inventer le monde comme il ne sera jamais. Je suis parfois bellement surpris de ce que je n’avais pas imaginé de beau et de chargé. Mais le plus souvent se succèdent des deuils dont personne n’a conscience, quand la prose étouffe le beau auquel j’avais cru.
Le rêve est fait pour se dissiper.
La réalité est une lame qui aime jouer dans les plaies.

J’ai une vie imaginaire. Elle s’agglomère autour du monde. Je me demande qui je serais si je cessais de voir l’existence comme elle n’est pas.

Parfois, j’ai envie de l’énucléer, cette vie imaginaire. De trouver son seul noyau solide pour voir s’il est fertile, s’il peut encore verdir. Mais le fruit est long à décharner. Pas le courage de tout ravaler.

Chère amie dans le rêve.

Je me demande qui je serais si tu n’étais pas là, si d’autres ne m’inventaient pas aussi. S’il n’y avait pas des gens pour faire de moi un père, un frère, un fils. S’il n’y avait pas des fous pour croire que je suis un écrivain. Si tu ne faisais pas de moi un correspondant. S’il n’y avait pas de rêveurs pour m’imaginer vivant. Pour me faire mordant, confiant, fervent et indépendant.

Qui serais-je sans le vrai monde?

 

Cet autre que tu crées à ta correspondance.

JF

 

Tes mains

Cher Jean-François,

Je suis sur le seuil. Ça sent hier ici. Dans l’air entêté d’une garçonnière abandonnée, nos absences flottent toujours.

J’avais envie de revenir ce soir. Et je reviens, un peu émue, troublée comme on revient à d’anciennes amours quand le cœur y est toujours.

Je passe le seuil. Ça sent bon et pourtant, on n’a pas aéré depuis plusieurs mois… et des poussières.

Je souffle sur l’éphéméride qui perd instantanément la mémoire des jours qu’on n’a pas partagé.

19 mars 2014. Ça sonne bien pour une première. Une autre première fois, toi et moi, en absence. Tu veux ?

Mais pas ici. Pas comme hier. Pas pareil.

Tu m’as tendu tes longues mains de Jonathan, tes longues mains pour me toucher et je t’ai suivi, indolent compagnon de voyage, jusqu’au théâtre.

19 mars 2014. Ta première. Un morceau de toi, avec tous leurs membres à eux. Un morceau de toi en absence, sur la scène.

J’ai vu ta musique dans les arbres.  Je t’ai reconnu sous l’écorce du piano. Alors j’ai mis mon cœur dans le ventre de ta bête et j’ai joué de ses cordes.

Et là…Tu as touché mon tissu de fille. 

Merci.

Sophie

Madame rêve

 

Chicoutimi, le 20 mai

Cher Jean-François,

Ta lettre surgit comme un p’tit bonheur embusqué qui vient surprendre les blancs de ma conversation. Pardon. J’ai encore laissé passer un ange.

C’est différent cette fois-ci. La manière dont tu m’appelles. Je ne sais pas. C’est paisible. Comme si tu avais décidé de laisser fondre le névé de tes doutes d’écrivain, de tes remises en question. 

Je le découvre là, dans l’embrasure de la porte de cette maison centenaire qui semble méditer entre les cordes de bois, ce p’tit bonheur sépia qui tressaute comme un film super 8 en débobinant gaiment des listes. Des listes qui ne se compliquent pas la vie parce qu’elles compilent du présent. Et du futur simple.

Comme à chaque fois que tu m’écris, je me regarde dans ton miroir, suspendue au même mur virtuel que toi. Je m’amuse à superposer mon image sur la tienne pour voir où ça dépasse. Tu as parfois le bras long et moi le pied dehors. J’ai rarement les jambes coupées et tu as toujours le cœur sur la main. Ah oui et puis cette fois-ci, c’est indéniable, tu as une tête de plus que moi. Elles sont sages tes listes. Reposantes. Essentielles. Regarde ta tête. Elle est sur tes épaules. Moi, j’ai les jambes à mon cou. J’ai la liste contorsionniste, tu ne trouves pas ?

Ton évasion qui se fait tanière et la mienne qui aspire aux grands larges. Tu fais la liste des personnes présentes tandis que je rêve d’être sur toutes les listes d’attente. Mais voilà, je n’y peux rien. J’ai la main baladeuse quand il s’agit d’inventorier. Une main impudique et compulsive. Madame rêve. D’ubiquité. De tableaux de chasse improbables. De caresses sur tous les fronts.

Je te lis. Toi, tu fais des listes de ce que tu as et moi en face, de l’autre côté du miroir, je fais des listes de ce que je n’ai pas, de ce que je désire.  Je ne désire pas une famille. J’en ai une magnifique. Je ne désire pas mon présent. Il est là. Je te lis et alors je me dis que peut-être, j’en oublie de m’inventer là où se loge justement l’essentiel. Je te lis et alors je me dis qu’il serait bon de rêver un peu plus à ce que j’ai.

Mais il y a toujours cette peur de ne pas me suffire. Tu sais quoi ? Je pense que mes listes ont un trouble de la personnalité. Elles pensent vouloir être ailleurs alors que sans aucun doute, elles sont très bien là où elles sont. Mes listes doivent être bipolaires. D’ailleurs, je me laisse souvent duper consciemment, en cultivant le baroque de mes priorités tout en sachant pertinemment qu’il n’en restera que quelques lignes épurées. Mais je continue de me balader avec ces listes grandiloquentes collées dans mon dos comme des poissons d’avril, parce qu’elles représentent tout de même une éventuelle voie d’accès à l’exploration illimitée de ma vie et parce que je ne veux surtout pas, quand la mémoire se mettra à travailler et à réclamer son du, me perdre dans des listes de « j’aurais donc du ».

Si tu savais comme ça me fout la trouille. Les regrets.

Le problème, c’est qu’à force de rêver de bottes de sept lieux pour pas qu’ils m’attrapent, on se sent vite empêtré dans des pas de p’tit poucet. Et pourtant, n’est-ce pas ainsi qu’on réussit à marcher sur des évidences ?

Je te lis. Et je me dis que j’aime vraiment bien la manière dont tu me rappelles sur tes pages, sur ta terre, sur tes chemins que nos pas en les mesurant petit à petit portent un peu plus loin à chaque fois. Et je me dis aussi qu’il me faudrait arrêter de courir si je veux qu’un jour, ton passé vienne me taper dans le dos comme une vieille connaissance. Mastroianni disait que les souvenirs sont une espèce de point d’arrivée et sans doute la seule chose qui nous appartiennent vraiment.

Alors, je veux me souvenir moi aussi.

Je suis heureuse que tu sois encore là. Aujourd’hui. Beau patriote.

Sophie

 

Des listes

11 mai 2013, Sainte-Béatrix.

Un méandre dans le rang.
Une rare voiture qui passe.
La pluie fine d’aujourd’hui. Celle qui fait que ça sent bon quand le bois s’est fait sécher trop longtemps.
La vieille maison qui replace ses cent trente-cinq ans pour l’été.
Les oiseaux de salon qui s’égosillent. Tandis qu’un geai bouscule de bleu la petite mangeoire accrochée sous la véranda, de l’autre côté de la fenêtre à carreaux.
Et les chiens qui ronflent, parce qu’ils connaissent le bonheur canin.
Et le chat qui quémande de l’amour en piétinant un jeté de laine rouge. Ses yeux en quartiers. Son corps en extension.
Hier soir, les homards mangés sur un air de blues, moment parfait. Maintenant, déjeuner et demi café noir. Ce show des Charbonniers de l’enfer qui sonne à tue-tête dans le matin. Le grand qui tape du pied.
Moi qui me dis: une santé nouvelle, c’est pas rien. C’est tout ce temps sans la fatigue. C’est du beau partout, tout à coup.
Virtuellement empilés sur l’écran, ce roman qui a trouvé une voix, cette poésie qui a perdu la sienne. Je pioche et picore quelques mots ici et là. J’ai le temps, je pense. Rien ne sert de précipiter les mots et les choses. Mieux vaut laisser reposer les chiens qui dorment. Quand ils auront faim, il suffira d’être là pour les nourrir. C’est pareil pour ce qu’on écrit. Il paraît que j’écris trop.
Ces projets qui s’alignent, prosaïques – une autre liste, celle-là: de peinture extérieur, de construction de murs, de récupération de fenêtres, de plantation de vivaces -, ces projets qui s’alignent, dis-je, pour nous rappeler qu’on existe encore, qu’on vit quelque part dans le réel, qu’on n’est pas hors du monde. Qu’on n’est pas en décalage sur la vie. Pas tant que ça.
Moi qui me dis: je ne suis pas hors du monde. Pas encore. Pas tant que ça. Voilà qui est bien.
Un pain à faire cuire, on est juste avant que ça embaume, de la cuisine jusqu’au salon. Un peu de farine sur mon poignet.
Moi qui pose la main sur un carnet noir, taché de café répandu. C’était le fouet d’une queue de chien sur la table minuscule installée sur la galerie. Celle qui me servait encore de bureau de printemps avant que ne viennent les mouches de mai.
Beaucoup de lectures passées – une nouvelle liste: Daniel Danis, qui en fait toujours un peu trop; Larry Tremblay, qui me jette à terre chaque fois, avec ses Ogre, Cornemuse, sa Cantate de guerre; Philippe Ducros, qui me bouscule avec son Dissidents, me rappelant du coup tout le plaisir que j’ai eu à lire enfin Hubert Aquin quelques semaines plus tôt; et les autres, tous les autres, encore une liste: Georgette Leblanc, dont le chiac si poétique m’émeut aux larmes, que je relirais à voix haute et en boucle des dizaines de fois, des dizaines d’années, juste parce que le monde a besoin que le silence soit brisé par cette voix magnifique; Wajdi Mouawad, aussi, qui m’a appris que les chats existent pour que l’homme puisse caresser les tigres; et encore, et encore.
Moi qui caresse le chat.
Beaucoup de lectures à venir, qu’aucune liste ne pourrait contenir sans que le monde n’implose. Parce que je n’imagine plus le monde sans lire.
Moi qui pose la main sur un autre livre. Le Père Mort, de Donald Barthelme. Une drôle de patente que cette fiction déroutante. Un petit quelque chose de beckettien, sans doute. Je pense que je vais aimer.
La grisaille d’aujourd’hui, encore. Celle qui baigne d’un bien-être pas ordinaire.
Ce frisson (cet à-peine-frisson). Celui qui donne le goût de s’emmitoufler pour que ce soit bon.
Le chat qui a calmé ses élans d’amour et s’est endormi, pétri par ma main distraite.
Le goût de faire une liste.
Le goût de dire aux gens que je les aime.
Moi qui me dis: Oh-ho. C’est une journée comme ça: moi trop plein d’amour, plein comme ça se peut pas, la gueule pleine de fleurs à tous vents, à aimer tout le monde d’un amour pas raisonnable. Qui me dis: je vais écrire à ma correspondante. Lui dire que je l’aime, elle aussi.
Moi qui pense à tous les autres. Pas le goût de faire une liste des gens que j’aime. Trop de monde: une autre liste qui ne pourrait tout contenir sans que le monde ne s’effondre.
La complexité de ce que je suis, je sais. C’est une liste infinie d’étrangeté: la fragilité; la difficulté de me saisir; la passion inquiète, la peur aimante; la douce puissance des colères assoupies; les dérives dirigées. L’être et les ne-pas-être.
Le matin qui passe, déjà.
Et le chat, et les chiens, et les oiseaux.
Et la vieille maison.
Et la verdure naissante.
Et le fond d’un rang calme.
Et la pluie sur tout ça.
Et une liste qui part. Comme une lettre à la poste.

Jean-François

De verre brisé

Chère Sophie,

J’ai été charmé par vos dernières missives, à Camille et toi. J’avoue que je ne vous attendais plus, ni l’une ni l’autre. Je suis heureux de voir que tu prends de l’assurance et que tu débrides de plus en plus ce talent qui rue dans tes brancards. Que tu t’amuses toujours à l’écriture malgré la rigueur à laquelle tu t’astreint.

Je voudrais toutefois que tu saches qu’il est normal de douter. De douter très, très fort. C’est pour ça que j’ai voulu t’écrire ce soir.

Parce que tu sembles croire parfois que je suis emmanché plus solide que je ne le suis en réalité. Mais je doute tellement. Tellement.

Parfois je prends conscience à quel point l’heure est dangereuse. À quel point tout ce que je suis est fragile.
Quand je suis loque, le corps épuisé.
Quand j’ai l’esprit ankylosé des jours difficiles.

C’est quand je suis corps mort avant le temps.
Quand j’ai l’âme au dernier souffle.
Quand je me vois disparaître.

C’est comme dans Retour vers le futur, tu sais? Quand Marty McFly voit disparaître sa propre main. À ce moment, ce n’est pas sa main qui l’inquiète vraiment. C’est tout ce qu’il pourrait ne pas pouvoir dire, ne pas pouvoir faire, ne pas pouvoir être, et ne pas devenir.
Je vois tous les jours mon corps disparaître un peu. Et avec lui, c’est le monde qui part en couille.

Mais c’est autre chose aussi. Ma limite n’est pas seulement celle de la chair. Elle est dans le reflet de moi sur l’écran. Quand je me regarde ne pas écrire (trop souvent). Ne pas vivre non plus. Enlisé dans le confortable de cette vieille demeure à ne plus ressentir que la même chaleur, ne plus voir que les mêmes calmes alentours, par les mêmes carreaux qui ondulent le monde.

Bien sûr, je m’en extrais, à l’occasion, mais alors il faut savoir l’affolement. Surtout quand je suis seul. Particulièrement si, sorti de mon monde, j’arpente le fleuve. J’ai beau l’aimer, il fait tout sauf me rasséréner, ce fleuve. Il a sa poignée d’hameçons poignés au fond pour m’écorcher même quand il est seulement flanqué à l’horizon. Chaque fois que je le retrouve, le large m’agrippe et m’avale. Et si j’ai trop de temps pour le laisser me ruminer, s’il n’y a pas d’autre voix pour me distraire de la sienne qui me vrille, éperdue, dans le vortex de la tête, alors je sais. À quel point tout est fragile. À quel point il serait facile de tomber. D’abandonner. Tout. Et tout le monde. Pour n’être plus rien. Plus personne.
La fêlure, c’est que je sais que : je pourrais vivre seul entre quatre murs.
Un grabat.
Des latrines.
De l’eau.
Et une vie à finir.
Que je pourrais même vivre dans la rue. Ce pourrait être ça, la chute de mon histoire. Une sorte de destin dessiné sur mesure. Je sais : à quel point ce serait facile.
Je serais sale et abandonné et décharné et piteux et sauvage et repoussant et seul, surtout.
Seul.

J’arrive tellement à comprendre comment on peut se retrouver dans la rue. C’en est effrayant.

Et si j’avais à ce point intégré ce cliché, cette idée que le poète est prisonnier en dehors du monde, que je ne connaîtrais plus de chemin que celui de ma réclusion, de mon enfermement?

Je sais que le monde est fragile parce qu’aujourd’hui, les rêves que j’ai toujours eus m’apparaissent soudainement vains, insolubles. Ils flottent à une surface que je ne sais pas rejoindre, les pieds figés dans le béton du quotidien. J’ai rêvé : de pays, de justice, d’équité et d’ouverture. Rêvé : de solidarité, tu imagines? Tout ça semble si loin, maintenant. Je le perds de vue, ce pays, aveuglé par la lumière difractée à cette surface inatteignable.
Il me semble que chaque jour m’étouffe, comme si je revivais en boucle cette noyade collective d’octobre 95.

Le problème n’est pas que politique, il ne faudrait pas croire. La fragilité lézarde aussi les cristaux de ce que j’ai de plus intime. Je caresse souvent cette douloureuse cicatrice qui me traverse le cœur : j’ai rêvé de vivre, toute ma vie durant, des amours romanesques, tu sais? Ces sentiments de cordes raides et d’excès extatiques. J’ai même cru que j’avais trouvé la Fanfan de mon histoire, que toute notre vie durant nous pourrions être des enfants qui s’aiment et qui se touchent et qui se gavent de tout, à pleine bouche tout le temps, tu comprends? De sucre, d’ivresse et de caresses… Mais voilà, j’ai un couple comme n’importe quel autre. Solide, oui. Solide, sans doute.
Mais empêtré dans ses routines, ses fatigues, ses ennuis et ses habitudes.
Enseveli sous des paperasses indigestes, de comptes et d’hypothèques et d’impôts et de comptes encore.
Endormi dans les caresses circonscrites aux territoires défrichés à force d’années passées à marcher côte-à-côte.
Empêché par ces défauts de santé qui étranglent jusqu’au dernier soupir d’aise.
Une histoire que n’aurait jamais écrite Jardin.

Toute cette vie est décidément trop prosaïque. Fragile et prosaïque.

Mais il y a plus de doutes, encore. Il y a : cet univers échafaudé de verre brisé, architecture tranchante au bord de l’effondrement.

C’est que, je sais ce qu’il en coûte de croire qu’on sait écrire.
Cher.
Quand soudainement on n’arrive plus à y croire. Quand on ouvre l’enveloppe qui contient, on le sait, un chèque de redevances pour ces droits d’auteur qu’on défend tellement. Sous pli, agrafé au chèque, le détail de ces livres qui ont trouvé leur lecteur au cours de l’année.
Les auteurs, ils ne parlent pas de ces choses publiquement. Ils se taisent.
Parce que ça fait mal.
Et parce qu’ils sont fragiles, les auteurs. Il faudrait qu’ils soient dingues pour en parler publiquement.

Parce que le chiffre au bout de la ligne de calcul du relevé est si extraordinairement petit qu’il est difficile de ne pas le prendre pour un constat d’échec.

Alors on n’arrive plus à se souvenir pourquoi. Pourquoi on fait tout ça, je veux dire. On fait une petite boule de soi dans un coin d’un divan, là où s’entassent de vieux coussins poussiéreux entre lesquels on cherche à disparaître pour mieux se laisser fondre par tous les orifices.

Tu voulais que je te parle d’écriture, il me semble. Eh bien voilà. C’est ce que ça coûte, être écrivain : y croire, se penser blindé – il y a cette confiance naïvement accumulée à coups de bonnes critiques et de souriantes poignées de main – puis pleurer tout son saoul en acceptant qu’il s’agit là de la seule finalité possible. Et se demander, une fois encore (on ne les compte plus), pourquoi on fait tout ça.

Rends-toi compte. L’affluence de mon Carnet de flânage a peut-être déjà reçu, à ce jour, plus de lecteurs que je n’en aurai jamais de toute ma vie pour mes romans. En droits d’auteur, cette année, j’ai reçu l’équivalent de ce que gagne un salarié moyen en une seule semaine. Sauf qu’il m’a fallu deux ans de travail et de sacrifices pour écrire seulement mon dernier roman. Et ce sont ces droits qu’on défend tellement? C’est pour ces droits qu’on est prêts à se décarcasser à ce point? Toutes ces futiles batailles…

Y croire. Voilà ce qui est le plus fragile. Continuer d’y croire.

Et pourtant. J’écris.
Et puis, quand j’arrive à couler à la commissure du fleuve, quand je me démène comme un diable pour en sortir, je vois quelque chose qui a l’air d’un pays.
Puis, quand je reviens dans ces habitudes qui sont miennes, il y a celle que je retrouve, comme si j’étais en visite, comme si l’amour avait des airs neufs après la distance et l’absence.
Et au matin de ces visites, quand l’aube appelle ses bras grands ouverts, je me souviens.
Et au jour de ces visites, quand elle m’amène plus loin que le nulle part où je m’enlise, je me souviens.
Et au soir de ces visites, quand j’oint son corps d’huiles parfumées et de caresses affamées dans le reposoir de nos vieux draps, je me souviens.
À quel point je doute.
À quel point l’heure est dangereuse.
À quel point tout ce que je suis, tout ce que je sais est fragile.

Écrire, ça ne tient sur rien. Ne vaut rien. Être.

Et pourtant. J’écris. Je suis.

Pour être écrivain, il doit falloir être insatisfait du monde, j’imagine.

Faque, dans le fond, c’est un message d’espoir que j’avais envie de t’écrire.

Jean-François