Sainte-Béatrix, 16 janvier 2012
Tiens, il faudrait que je lui écrive, à Sophie.
Et encore, il faudrait que je lui parle de ceci.
Que je lui parle de cela.
Tiens encore, je me demande ce qu’elle penserait de tout ceci, Sophie. Comment elle tournerait cette idée de bois dur pour en faire quelque chose de beau, comme à son habitude. Je m’ennuie de sa voix. Il faut vraiment, mais alors vraiment lui écrire. Sa voix.
Ta voix, chère Sophie.
Je te l’ai dit auparavant : déjà tu me suis, Sophie, dans un peu tout ce que je fais – bon, pas tout, quand même… Disons surtout quand ce que je fais a trait à mon travail d’écrivain.
Mais aussi un peu dans le bois, ça arrive. Quand à bout de souffle pour avoir monté trop vitement le dénivelé du lotissement je m’étends dans la neige, sorte d’ange tout croche boucannant ses vapeurs, bardé de mes chiens roulés en boules de chaleur alors qu’il n’y a plus que des ramures pas tout à fait immobiles pour nous empêcher d’effleurer le ciel.
Ou sur les pentes, encore, quand il n’y a plus du soleil que l’ombre de la montagne qu’il projette dans le paysage, et cette chaleur de santé qui me bourdonne dans la viande comme il y a longtemps que je ne l’avais pas sentie.
Ou sur le rang quand il neige dru. Ou quand des flèches opaques se découpent dans le bleu de la lumière lunaire.
Au final, tu es là souvent. Sorte d’interlocutrice attentive, silencieuse. Pas seulement au bout de ces correspondances, mais correspondante dans le quotidien, réceptrice même des mots qui ne s’écrivent pas. C’est étrange, vraiment.
Tu y étais : quand j’ai scellé l’enveloppe sur mon manuscrit pour me l’envoyer, question de droits d’auteurs, c’était ainsi. J’avais envie de te parler du regard avide de la postière qui voulait en savoir tellement plus sur ma vie d’auteur. Foudroyée, qu’elle était, par l’urgence de connaître : l’histoire que j’avais écrite, sans doute, et mon parcours jusque là; comment ça gagne un auteur, c’est un bel ouvrage, c’est certain; où je vis dans ce patelin, dans ce rang-là, c’est tout près du camping, c’est ça? Et toutes ces choses à raconter par la suite, à Gordon (qu’elle prononce à l’anglaise, roulant son R d’une langue humide et presque suave, Gorrrrrrdon, parlant du facteur enthousiaste qui sillonne les rangs avec son gyrophare jaune sur le capot de son vieux 4X4), et peut-être à ces autres clients du bureau de la poste qui ont comme moi encore besoin que le monde autour sache parler, ait une voix.
Tu y étais aussi : quand j’ai envoyé mon manuscrit à mon éditeur et à ces quelques lecteurs de confiance qui ont l’odieux de devoir démolir, hachuré, torturer, massacrer des morceaux d’histoires, des personnages. Quand j’étais pris dans ce vortex accablant qui précède le retour critique des premiers lecteurs. C’est sans contredit le moment le plus stressant de toute l’histoire d’un roman, bien plus que la réception des critiques ou d’un véritable lectorat. C’est comme s’il fallait continuer de faire un bébé juste avant sa naissance, et que son avenir dépendait de ces derniers coups de hanche… C’est encore bon, c’est sûr, mais c’est lourd.
T’étais là, aussi, quand est venu le titre, tu dois te souvenir de tout le branle-bas de combat qui s’est produit avant que notre choix ne s’arrête. Il a eu tous les titres, ce roman, tous les titres et plus encore. Mais cette fois, nous avons le bon. Je crois. Nous avons le bon. Je ne suis pas certain de pouvoir le révéler encore, mais tant pis. Ce sera (roulement de tambour) Rose Brouillard, le film. À paraître ce printemps. Ça viendra. Bientôt.
Tu me croiras si tu veux : il a été beaucoup plus facile de nommer mes enfants que d’intituler mes livres – tous mes livres. Les meilleurs titres (j’admets qu’ils n’ont pas tous été bons) sont venus sur le conseil d’autres personnes en qui j’avais la plus grande confiance. Ce sera le cas, encore. Car cette fois, il est bon. Je ne peux pas expliquer pourquoi et à quel point sans jeter un éclairage trop cru sur l’univers du roman. Mais ça aussi, ça viendra.
« On construit son identité au contact de l’autre », m’écrivais-tu si justement dans ta dernière lettre. Tout se construit dans le contact, il me semble. C’est pour cette raison que l’identité en a besoin pour devenir : elle se structure sur tout ce qui repose sur le contact avec l’autre.
D’ailleurs, l’identité d’auteur s’établit aussi sur les titres des livres édités… Quand tu dis que tu es un écrivain, la première question qui vient c’est : qu’est-ce que tu as publié? Les gens veulent te reconnaître, avoir déjà lu ton nom dans le journal, vu ton livre à la bibliothèque ou sur l’étal de chez Cosco. Le marché du livre est vraiment une (très) variable inconnue pour la plus grande part du bon peuple. Il faut voir leur regard déçu, à ces pauvres diables, quand ils avouent ne pas arriver à te reconnaître, justement. Sauf que, ça a ceci de bien qu’une véritable relation de proximité peut ensuite s’établir avec eux. Parce que l’écriture, pour plusieurs, est synonyme de distance. Quand on n’a pas lu ce que j’écris, j’imagine qu’on ne peut avoir aucune idée de l’importance que j’accorde aux véritables rapprochements, à l’écoute et aux histoires qu’on peut se conter. Surtout que je n’ai pas la façon très avenante, dans le malaise que j’ai à la rencontre des gens.
Je sais, je suis mal foutu, tout croche. Au fond, je suis paradoxe. J’apprends à l’être moins en écrivant.
Il faut d’ailleurs que j’y retourne. Parfaire la chose. Pas la rendre parfaite, je n’ai pas cette prétention. Mais travailler en ce sens jusqu’à la dernière minute. Jusqu’au dernier instant.
Sauf que j’aurai le temps de lire ta voix. Cette voix que tu as déjà trouvée, quoi que tu en penses. Qui ne fera qu’exister un peu plus.
J’aurai le temps de lire ta voix. Quand le temps sera venu.
À tout de suite,
À dès que possible,
À bientôt,
Jean-François

