Ta voix

Sainte-Béatrix, 16 janvier 2012

Tiens, il faudrait que je lui écrive, à Sophie.
Et encore, il faudrait que je lui parle de ceci.
Que je lui parle de cela.
Tiens encore, je me demande ce qu’elle penserait de tout ceci, Sophie. Comment elle tournerait cette idée de bois dur pour en faire quelque chose de beau, comme à son habitude. Je m’ennuie de sa voix. Il faut vraiment, mais alors vraiment lui écrire. Sa voix.

Ta voix, chère Sophie.

Je te l’ai dit auparavant : déjà tu me suis, Sophie, dans un peu tout ce que je fais – bon, pas tout, quand même… Disons surtout quand ce que je fais a trait à mon travail d’écrivain.
Mais aussi un peu dans le bois, ça arrive. Quand à bout de souffle pour avoir monté trop vitement le dénivelé du lotissement je m’étends dans la neige, sorte d’ange tout croche boucannant ses vapeurs, bardé de mes chiens roulés en boules de chaleur alors qu’il n’y a plus que des ramures pas tout à fait immobiles pour nous empêcher d’effleurer le ciel.
Ou sur les pentes, encore, quand il n’y a plus du soleil que l’ombre de la montagne qu’il projette dans le paysage, et cette chaleur de santé qui me bourdonne dans la viande comme il y a longtemps que je ne l’avais pas sentie.
Ou sur le rang quand il neige dru. Ou quand des flèches opaques se découpent dans le bleu de la lumière lunaire.

Au final, tu es là souvent. Sorte d’interlocutrice attentive, silencieuse. Pas seulement au bout de ces correspondances, mais correspondante dans le quotidien, réceptrice même des mots qui ne s’écrivent pas. C’est étrange, vraiment.

Tu y étais : quand j’ai scellé l’enveloppe sur mon manuscrit pour me l’envoyer, question de droits d’auteurs, c’était ainsi. J’avais envie de te parler du regard avide de la postière qui voulait en savoir tellement plus sur ma vie d’auteur. Foudroyée, qu’elle était, par l’urgence de connaître : l’histoire que j’avais écrite, sans doute, et mon parcours jusque là; comment ça gagne un auteur, c’est un bel ouvrage, c’est certain; où je vis dans ce patelin, dans ce rang-là, c’est tout près du camping, c’est ça? Et toutes ces choses à raconter par la suite, à Gordon (qu’elle prononce à l’anglaise, roulant son R d’une langue humide et presque suave, Gorrrrrrdon, parlant du facteur enthousiaste qui sillonne les rangs avec son gyrophare jaune sur le capot de son vieux 4X4), et peut-être à ces autres clients du bureau de la poste qui ont comme moi encore besoin que le monde autour sache parler, ait une voix.

Tu y étais aussi : quand j’ai envoyé mon manuscrit à mon éditeur et à ces quelques lecteurs de confiance qui ont l’odieux de devoir démolir, hachuré, torturer, massacrer des morceaux d’histoires, des personnages. Quand j’étais pris dans ce vortex accablant qui précède le retour critique des premiers lecteurs. C’est sans contredit le moment le plus stressant de toute l’histoire d’un roman, bien plus que la réception des critiques ou d’un véritable lectorat. C’est comme s’il fallait continuer de faire un bébé juste avant sa naissance, et que son avenir dépendait de ces derniers coups de hanche… C’est encore bon, c’est sûr, mais c’est lourd.

T’étais là, aussi, quand est venu le titre, tu dois te souvenir de tout le branle-bas de combat qui s’est produit avant que notre choix ne s’arrête. Il a eu tous les titres, ce roman, tous les titres et plus encore. Mais cette fois, nous avons le bon. Je crois. Nous avons le bon. Je ne suis pas certain de pouvoir le révéler encore, mais tant pis. Ce sera (roulement de tambour) Rose Brouillard, le film. À paraître ce printemps. Ça viendra. Bientôt.
Tu me croiras si tu veux : il a été beaucoup plus facile de nommer mes enfants que d’intituler mes livres – tous mes livres. Les meilleurs titres (j’admets qu’ils n’ont pas tous été bons) sont venus sur le conseil d’autres personnes en qui j’avais la plus grande confiance. Ce sera le cas, encore. Car cette fois, il est bon. Je ne peux pas expliquer pourquoi et à quel point sans jeter un éclairage trop cru sur l’univers du roman. Mais ça aussi, ça viendra.

« On construit son identité au contact de l’autre », m’écrivais-tu si justement dans ta dernière lettre. Tout se construit dans le contact, il me semble. C’est pour cette raison que l’identité en a besoin pour devenir : elle se structure sur tout ce qui repose sur le contact avec l’autre.
D’ailleurs, l’identité d’auteur s’établit aussi sur les titres des livres édités… Quand tu dis que tu es un écrivain, la première question qui vient c’est : qu’est-ce que tu as publié? Les gens veulent te reconnaître, avoir déjà lu ton nom dans le journal, vu ton livre à la bibliothèque ou sur l’étal de chez Cosco. Le marché du livre est vraiment une (très) variable inconnue pour la plus grande part du bon peuple. Il faut voir leur regard déçu, à ces pauvres diables, quand ils avouent ne pas arriver à te reconnaître, justement. Sauf que, ça a ceci de bien qu’une véritable relation de proximité peut ensuite s’établir avec eux. Parce que l’écriture, pour plusieurs, est synonyme de distance. Quand on n’a pas lu ce que j’écris, j’imagine qu’on ne peut avoir aucune idée de l’importance que j’accorde aux véritables rapprochements, à l’écoute et aux histoires qu’on peut se conter. Surtout que je n’ai pas la façon très avenante, dans le malaise que j’ai à la rencontre des gens.
Je sais, je suis mal foutu, tout croche. Au fond, je suis paradoxe. J’apprends à l’être moins en écrivant.

Il faut d’ailleurs que j’y retourne. Parfaire la chose. Pas la rendre parfaite, je n’ai pas cette prétention. Mais travailler en ce sens jusqu’à la dernière minute. Jusqu’au dernier instant.

Sauf que j’aurai le temps de lire ta voix. Cette voix que tu as déjà trouvée, quoi que tu en penses. Qui ne fera qu’exister un peu plus.
J’aurai le temps de lire ta voix. Quand le temps sera venu.

À tout de suite,
À dès que possible,
À bientôt,

Jean-François

Éclipse de l’une

Le Valinois, de temps en temps, de nous en nous

Cher Jean-François,

Te répondre.

Mais par où commencer ? L’encre de ta bulle à crever s’est répandue d’un seul coup et c’est un flot de perches que tu me tends. Je fais quoi ? J’en choisis une et je m’y accroche. Mais laquelle ?

Dilemme.

Encore une histoire de choix. Choisir de te suivre sur l’avenue déjà très empruntée des sujets philosophiques : être le temps. Si je te donne de mon temps, est-ce vraiment moi que je te donne ? Choisir de te suivre sur le petit chemin qui sent la noisette de tes autres jours heureux. J’aurais beaucoup à dire sur le retour. Je sais ce que c’est que revenir. Ça fait 15 ans que je reviens. Mes racines sont à des kilomètres. Choisir de te suivre sur les petits sentiers que nous avons commencé à débroussailler ensemble, ceux de l’écriture à deux, en absence. Choisir de te suivre sur le petit raccourci qui mène à l’essentiel, ceux que l’on aime. Choisir de te suivre sur les raidillons empathiques de ta poésie pour découvrir peut-être au bout du voyage le trésor des fossés, des charniers, des culs de sac. Choisir de te suivre sur le tapis rouge, pas toujours si rouge qui mène à l’édition. Choisir de te suivre sous les charmilles que je connais bien, celles de l’écriture jeunesse. C’est sous leurs ombrages que j’écris depuis plus de 10 ans. Sans idée de publication. Tu veux écrire pour ton fils. J’écris du théâtre pour mes enfants, pour mes trois enfants. Des mots que j’invente avec eux, des mots qu’ils m’inspirent. Et puis, je les mets en scène, mes enfants et mes mots, ensemble. Et je redécouvre mes enfants à travers mes mots et mes mots à travers mes enfants. Et ça, je peux te dire avec certitude, Jean-François, c’est magique.

Alors j’ai l’embarras du choix avec toi. J’aime bien que mes choix m’embarrassent, vois-tu. Pour nous deux, ça veut dire qu’on a encore un tas de trucs à se dire, à se tâtonner. Et rien de banal, crois-moi. Et surtout rien d’artificiel. Oh non alors.

Nous aurions pu nous rencontrer. Nous n’aurions même pas pensé à boire. Les mots auraient pris toute la place dans les volutes du café fumant. Je le sais. Nous sommes assez différents et assez semblables pour que la conversation s’installe et prenne ses aises naturellement. Passionnément.

Tu oublies que je ne suis pas le monde Jean-François. Je ne suis pas les gens. Je suis celle qui partage avec toi la magie d’un grimoire épistolaire. Tu traînes mon absence un peu partout avec toi, tu me l’as dit. Mon absence jusque dans tes silences. C’est dire si je commence à les connaître tes non-dits. Je les devine entre tes lignes et ils ne me font pas peur. J’aurais su les apprivoiser.

Évidemment, je me connais. J’aurais peut-être pris toute la place au début. Je suis volubile, je parle avec les mains. J’ai l’exubérance bavarde, le mot qui galope plus vite que la pensée quand ça me tient à cœur. C’est comme si j’avais peur d’en oublier et j’en aurais même oublié en chemin. Il en serait resté tout plein pour la fumée d’un autre café. Ou d’une tisane : des mots à faire infuser pour en distiller l’arôme dans une prochaine lettre. Et toi ? Toi, tu aurais su me dire aussi. Les mots auraient fini par déborder de l’intérieur. Il y a tellement de verbe entre nous.

Mais tu as eu raison. Il ne fallait pas m’appeler. Pas maintenant. Pas déjà.

Pour moi, la vie trouve tout son sens à travers l’autre, à travers l’être humain. Il se trouve également qu’en ce moment l’écriture trouve pour moi un peu de son sens à travers toi. Mais toi en absence. « In absentia », comme un mot de passe qui mène à l’écriture.

Vois-tu, je ne tourne pas sept fois ma langue dans ma bouche quand je parle. Je devrais pourtant. Il m’arrive parfois de dire des énormités. Je suis assez spontanée. Oh, je les assume mes bêtises. Il faut bien que jeunesse se passe. Je raffole aussi de la frénésie des discussions instantanées sur facebook, toutes les liaisons directes permanentes que le net offre aujourd’hui. J’en abuse. Je sais.

Toi, au milieu de toutes mes toquades, tu es mon temps d’arrêt.

Mon instant d’abandon. Mon refus de l’immédiat et de la mémoire qui s’efface. Avec toi, l’absent, ma plume fait sept fois le tour de l’encrier. Elle furète, pinaille, tente de capter ma réalité éphémère. C’est ça le présent épistolaire. Il conjugue l’écriture, la lecture, la réécriture. Il a ce petit côté archaïque rafraichissant, comme une ode à hier.

La lettre a toujours été un objet fétiche pour moi, comme un gri-gri qui pique l’imagination créatrice.

On construit son identité au contact de l’autre. Je tente de construire mon identité littéraire à tes côtés. En absence. Parce c’est seulement en absence de toi que je peux t’écrire, que je peux m’écrire. Et parfois, en petits morceaux de bravoure stylistique. Quand ça arrive, je suis heureuse. Tellement. L’invention de soi comme écrivain ne passe-t-elle pas par l’invention d’un style ?

Et ce sont l’éclipse de l’une, l’ellipse de l’autre qui nous permettent de nous réinventer en détours et en raccourcis, entre réel et fiction. Il faudra se tourner autour bien plus de sept fois pour que s’ébauchent nos autoportraits épistolaires. Par fragments, gestes consignés au hasard de nos missives. C’est la durée qui confirmera nos cohérences ou nos inconstances indéniables. Nos petites révolutions peut-être.

Alors moi aussi, je l’aime cette garçonnière. Étirons le temps. Tu as raison. Il sera toujours temps.

Sophie

Nous sommes le temps

Sainte-Béatrix, le 28 décembre 2011

Salut.

Tu sais? J’y étais, il n’y a pas si longtemps.

Ne t’ai pas fait signe.

N’ai pas eu le temps, sans doute. Mais du temps, on n’en a jamais, c’est vrai. T’as bien raison.

Paraît que les bouddhistes disent qu’on ne peut pas avoir le temps, parce qu’on l’est, ce temps. Je ne sais pas trop, il faudra que j’y réfléchisse. C’est sans doute plein de sens. Mais dans la vie, celle qui n’a rien de mystique, ce que je sais: c’est toujours une question de choix. On est tous sélectifs, même si on se laisse croire, à l’occasion, qu’on n’a aucune liberté, que la vie nous soumet à trop de contraintes.

J’ai choisi de ne pas avoir le temps, donc, tu m’en excuseras. Le temps d’écrire, mais pas juste ça. Je veux dire que, vois-tu, j’y étais, il n’y a pas si longtemps. À Saguenay, quelque part sur le détour des chemins que j’ai si souvent arpentés. Entre autres, je me suis fait mal en retournant à cette maison que j’ai construite, et qui m’habite encore. Aussi, j’ai baisé des joues, embrassé des corps que j’aime.
J’aurais pu te lancer une invite, à toi aussi. T’écrire: hé, on se coule un café? On aurait même pu se le faire, ce café, et se le boire, avec de la marmaille mélangée autour, trop bruyante, probablement – je connais les miens, je sais de quoi ils sont capables.
Et alors, on n’aurait pas su trop quoi se dire, je pense. Ou peut-être bien que si. On se serait dit ces choses banales que les gens savent se dire quand ils se font face, font semblant de se faire face. Mais je n’ai pas de regrets. Tu l’as compris, déjà: je souffre de ce trouble qui me fait silencieux devant le monde et si inconfortable dans le blanc de l’ordinaire. Je préfère mille fois quand on se parle habillé, ici, dans cette garçonnière qu’on redécore au goût de nos jours.

J’ai choisi de ne pas avoir le temps de te rejoindre, mais en fait, c’était autre chose.  Surtout, ce que j’ai choisi: la présence des miens. Je les choisirai toujours. Ces miens, ce sont mon amoureuse, mes fils, et cette famille agglomérée de mère, d’oncles, de tantes, de cousins et d’amis. J’ai envie d’eux plus que du monde. Plus même que d’écrire.

De plus en plus, aussi, je veux que parmi les miens se trouvent mes personnages, mes projets d’écriture. Alors, tu vois, toi qui reçois mes mots sans compter, tu te trouves en marge de cet astre mien que je veux voir dorénavant refuser l’éclipse. N’aie plus peur. Je pense à toi. Même si tu as le temps qui, parfois, semble te dire le contraire.
Le temps, c’est toi et c’est moi. Écoute mieux, la prochaine fois, ce qu’il s’essoufflera à dire – ou à taire.
Si toi et moi on s’étire, il sera toujours temps.
Nous serons toujours temps.
Même quand.
Je prendrai mon temps, le temps, du temps pour les miens plutôt que pour toi.

Les dernières semaines d’écriture de mon roman ont été difficiles, il faut le dire. Je travaillais presque tout le jour, inquiété par les choses du quotidien – repas, école, ménage, tu sais ce que c’est – en attendant que la nuit m’apporte le silence, le calme et la tranquillité nécessaires pour approfondir mes envies de mots et d’histoires. Ce n’est pas fini. Mais c’est quelque chose. Et j’ai réussi à le partager. Après deux ans de dur labeur. Voilà que c’est fait.

Après tout ce temps d’absence mentale et émotionnelle, à dormir quelques heures par nuit seulement, j’ai eu une rage d’amour. Il me fallait les miens. Le petit corps de mes hommes à bordasser. Celui plus délicat de l’amoureuse à détrousser de ces secrets que j’avais presque eu le temps d’oublier. Il est long le purgatoire du roman, et il se vit dans la solitude épuisante des nuits courtes et froides.

Au même moment, il y a eu cette lettre dont je t’ai déjà parlé. Tu sais, cette bourse. Quand j’ai décacheté l’enveloppe, je t’avoue: dans le silence du salon, j’ai sacré. Sacré comme savaient le faire les bûcherons: avec le sourire, et pour de bonnes raisons. De ces sacres qui rendent grâce plus qu’ils fustigent. C’était un tabarnac senti, comme on en échappe peu. De ceux qui sont boostés au bonheur. Parce que ça représente: plusieurs mois encore à me consacrer à l’écriture; un projet de recueil ambitieux qui me serre les tripes. Un projet pour lequel je tenterai de trouver la poésie dans les pires réalités humaines, les génocidaires, les souffrantes.
Il faut dire que mon enfermement me donne plus que jamais l’envie de rejoindre l’humain. De souffrir avec lui. Je veux être l’humanité, vois-tu. Le temps d’un recueil, pouvoir dire je, être je, celui qui souffre là-bas. Condenser le monde dans ce qu’il a de plus humain: son corps, sa souffrance.
Je veux: être le corps de l’humanité. Souffrir ce qu’elle est. Trouver dans tout, même dans le pire, quelque chose de presque beau. C’est ce dont je voulais parler avec cette idée d’une poétique de l’empathie. Quelque chose qui se situerait au niveau d’une expérience profondément poétique du monde et de l’Histoire.

Je sais que c’est encore flou, peut-être incompréhensible, de l’extérieur. Il faut me pardonner, je suis encore au début de ma réflexion. Et réfléchir la poésie, déjà, c’est souvent une erreur. Mais tout ça se stabilisera sans doute… Sans doute. D’ici quelques mois. À force de recherche. Et à force d’écriture.

Mais avant, ou en même temps, il faudra finir le roman. Tout ce travail qu’il reste. Une fois qu’une maison d’édition a un manuscrit en main, tout est possible. Entre autres: qu’il faille tout réécrire (cauchemar!). En attendant d’avoir le point de vue de ces quelques amis qui savent ma vulnérabilité, je me refuse à relire ce que j’ai fait. Mais je sais que des heures de dur labeur m’attendent encore.
Je me refuse à relire ce que j’ai fait. Je crois que je suis superstitieux.

Et en plus, j’ai ce projet promis. Une promesse?
Bin oui, imagine. Promesse d’un roman jeunesse pour mon grand. Quelque chose qui me plaise vraiment. Et qui lui plaise aussi, j’espère.
Ça m’excite depuis longtemps, j’avoue. Savais-tu que j’ai été enseignant au secondaire? C’était il y a longtemps. Avant que je ne sois rédacteur en chef pour Voir à Saguenay. Bien avant, donc, que j’aie eu la chance de travailler dans l’équipe du Théâtre La Rubrique. Et encore plus avant que je ne me consacre à l’écriture.
À cette époque où le monde était pour moi adolescent. Une saison de ma vie qui me manque souvent. Je dévorais les livres jeunesse sans me lasser. Préparais moi-même mon matériel didactique à partir des oeuvres à l’étude. En me disant qu’un jour ce serait mon tour (j’étais souvent épaté par les livres que j’avais en main, mais tout à la fois toujours insatisfait…).
Mon tour. Maintenant ou jamais. Parce que j’ai un grand qui lit. Et qui le lira. Que ce soit publié ou non m’indiffère presque, et ce n’est pas par fausse modestie. J’aurai écrit un livre pour lui, pour mon grand lecteur, mon Matisse. Inspiré de ses folies. Imprégné de ses rêves et de ses envies. Ce sera pour lui le plus beau roman du monde. Et il sera pour ce roman le plus grand lecteur possible. Une bien belle affaire.

Tout cela qui m’accapare l’esprit dès que la famille n’occupe plus toute la place. Mais tu es là, quelque part, entre toutes ces pages à écrire.
Une correspondante qui attend.
Merci. D’être là. D’attendre.

JFrançois Letemps

En quête d’hauteur

Sentier des petits fantômes où je fais chanter ma babiche entre les plus beaux sapins de Noël, 26 décembre 2011

Jean-François ! François ! Çois ! Ois !

Tu me trouves, cher alter écho, à flanc de montagne silencieuse, en train de suivre la trace de lièvres sauvages sur mes sentiers de randonnées d’hiver. Je grimpe. Vite, plus vite, encore plus vite et sans m’arrêter. C’est quand le souffle est court que l’esprit se vide. Alors, je peux atteindre le sommet, le cœur si vif que je me sens prête à réinventer le monde. Le temps d’une chamade.

Je suis en quête d’hauteur. Ce genre de petit vertige me fait du bien. C’est quand je redescends que j’écris. Dans ma tête. On dirait alors que tout est clair, ça vient comme un réconfort après l’effort.

Ce matin, je t’écris sur le chemin sinueux du retour au chalet. Avant le retour aux rires et à la chaleur bienfaisante de la famille, je te donne ma parole.

Parce que…tout simplement parce que.

Ta lettre de Noël m’a fait du bien. Rassurante. Je sais pourtant que l’écriture a ses pleins et ses déliés. La mienne a ses absences aussi, ses moments de solitude et ses infidélités. Malgré tout cela, je me préparais à ton départ. Oh, sans y croire vraiment dans le fond. Un peu pour me protéger. Au cas où, je t’ai imaginé « tout petit, partir gaiement vers mon oubli».

Ce fut toute une jolie surprise quand tu es arrivé sous le sapin de ma veillée de Noël, comme un de ces cadeaux précieux qu’on inscrit tout en haut de sa liste. Alors c’est dit, nous voyagerons encore un peu côte à côte, à dos de bulles d’encre. Toujours bien pleines. Certes, nous ralentirons la cadence. Parfois. Souvent peut-être. Je me prépare à vivre une année bouleversée, bouleversante de petits voyages, de nouvelles charges d’enseignement et de projets de recherche et d’écriture.

Et toi. Je veux tout d’abord te féliciter. Pour cette bourse, jolie manne tombée sur ton ciel de poète. Tu la mérites Jean-François. Et pour ton deuxième roman. J’imagine ta fébrilité, ton point final en suspension en attente d’un premier point de vue.

Tu me diras, tu me raconteras que je pose mes yeux au cœur de ton monde. Invisible mais un petit peu essentielle. J’aimerais.

En l’attente de nos furs et à mesures, je te souhaite une belle année de récolte et de semailles, une année de joie et de tendresse tout contre les tiens.
Moi aussi, je pense à toi tu vois.

Sophie, ton petit fantôme.

Une bulle à crever

Charny, 24 décembre 2011

Chère toi qui attends sans te formaliser,

Aujourd’hui, je t’écris pour. Juste ça. Pour.

Te dire que j’ai envie de t’écrire.

Te dire que j’ai très envie de t’écrire. Plein de choses à te dire. Une bulle de bonheur à crever, pleine d’encre prête à se répandre.
Il y a: ce roman que j’ai enfin mis entre quelques paires de mains, sous quelques paires de yeux. Qui demandera toujours du travail, mais qui tire vers l’indépendance…
Il y a: cette bourse qui rassure aussi. Qui me permettra de rester encore quelques mois à la maison pour écrire cette fois un recueil de poésie. Ce recueil de poésie aussi, toute une réflexion à disséquer, à mettre à l’épreuve, à relever, à refaire. Une poétique de l’empathie qui m’absorbe déjà, que je suis si heureux de pouvoir expérimenter. Et dont je saurai peut-êre te parler au fur et à mesure de ma recherche

Aussi pour. Te dire que… J’ai envie de t’écrire.

T’écrire que je souhaite que tu passes un merveilleux Temps des Fêtes. Je te reviendrai bientôt. En mots, bien sûr. Mais c’est là que j’ai le plus de chair, de toute façon. Que je suis le plus palpable.

Te reviendrai parce que tu m’es précieuse. Il y a des emprunts qui vont de soi… Tu m’empruntes? Je t’emprunte(rai) aussi. C’est chouette d’avoir pu mettre la main sur toi, de te traîner un peu partout. J’aime savoir que tu es là. À l’autre bout du pays (voilà mon jupon qui dépasse). Savoir que tu es là. Tes yeux sur mon monde.

Passe du bon temps avec les tiens. Célèbre leur amour, le tien pour eux. Je pense à toi.

Ton inconstant correspondant qui remettra ça bientôt,

Jean-François

Nos moutons

Pleine lune, le 12 décembre

Cher Jean-François,

Je t’écris dans ma nuit. J’ai laissé la lune allumée. Elle éclaire partout, la ronde, ce soir. Tant pis pour les voisins. La neige est enfin tombée à gros flocons et l’astre plein peint le Valinois en bleu. Tu aimerais, c’est beau. Vraiment.

C’est le moment idéal pour revenir à nos moutons. Ils sont déjà nombreux. J’ai commencé par les compter la tête sur la plume de l’oreiller. Les plus hardis sautaient au dessus de mon lit, les plus indépendants avaient la cabriole buissonnière, d’autres en proie au doute, hésitaient encore. Je les ai tous trouvés bien jolis.

Tu ne me croiras peut-être pas mais soudain, j’ai entendu sous les draps, sous le matelas ou sous le lit peut-être, une petite voix qui m’a murmuré : S’il te plaît, écris-lui vos moutons. Maintenant.

Alors, je me suis levée parce que c’était sans aucun doute le meilleur moment pour les apprivoiser.

Je ne les approcherai pas tous cette nuit, c’est certain. Et c’est ça que j’aime, vois-tu. Le temps que nous prenons pour apprivoiser tes moutons et puis les miens réunis par un presqu’hasard dans une même pâture. Avec ce doute, parfois vautour qui plane au dessus et qui hérisse la laine.

Et voila que j’emprunte encore le détour de tropes enfantines pour parler de moi, comme si mon écriture se refusait à trop grandir. Syndromatique sans doute que de s’envoler régulièrement à dos de Peter pan. Je tente parfois de chasser mon naturel mais il revient au galop sur Jolly Jumper, la jument de mes jours insouciants.

Mon univers de plume est peuplé de personnages de mon enfance surtout. Tu le sais, j’écris pour les plus jeunes. Je côtoie le loup, la sorcière et le nain et j’y suis attachée vraiment. Je les connais bien. Alors, je réveille régulièrement ces bois ronflants. Et puis j’interroge le miroir de ma belle mère. Il me dit que mon écriture se défend bien, mais que je n’ai pas inventé la poudre et qu’un peu partout, il en existe de bien plus belles. Alors mon royaume se désenchante.

Comme le tien quand tu joues au jury et que la lecture de trop jolies perles fait de l’ombre aux tiennes. Syndromatique aussi, ce sentiment de l’imposteur qui chasse son naturel en voulant plus que tout au monde revenir en un galop trop parfait… sur Pégase.

Pourquoi vouloir te comparer aux autres alors que tu as déjà une voix singulière, alors que tu as trouvé les mots qui t’appartiennent et qui te ressemblent ? Toi, chanceux, tu as ta Farouche et tes corneilles qui parlent pour toi. On sait où te trouver. Tu as tes échoueries et tes champs de mandragore.

Moi, j’emprunte depuis toujours les personnages des autres parce que je ne trouve pas le mien. C’est ainsi que tous les héros de contes de fées se sont prêtés au bon vouloir de mes pastiches. Mais bon, voila, après dix ans de fidélité, je crois que j’ai besoin d’autre chose.

J’ai donc fini par t’emprunter, toi aussi, Jean-François, mon conteur de faits. Car je t’emprunte un peu à chacune de mes missives. En ce moment, c’est bien toi que je fais vivre, là, sous ma plume, non ? Évidemment, je n’ose pas encore le pastiche. On ne se connait pas assez. J’y songerai après une longue décennie de fidélité.
Je souris. J’aime bien te faire peur.

On pourrait peut-être dire que tu es un peu mon personnage pour l’instant ? J’aimerais bien. Tu serais mon premier. Après tout, nous n’avons pas d’autres contacts que celui de nos lettres. Il faut bien que je t’invente à tâtons, parfois. Je parle beaucoup de moi dans mes lettres, tu parles beaucoup de toi dans les tiennes, mais ne sommes-nous pas l’un pour l’autre le personnage secondaire et indispensable de nos propres discours épistolaires ? Que suis-je pour toi quand tu m’écris ? Je ne peux pas être tout à fait moi. Alors suis-je mi-chair, mi-papier ? Qui sommes nous pour ceux qui lisent notre correspondance sans nous connaître ? Et quelle autre image de nous se font ceux qui nous connaissent séparément et qui découvrent notre histoire, en même temps que nous ? Certains m’ont avoué nous lire religieusement, mais avec l’impression de commettre un péché.

Toi, tu as 200 pages écrites d’un deuxième roman à venir et dedans, un personnage qui te suit depuis tes toutes premières lignes. C’est de cette complicité littéraire dont je rêve. Un peu à l’image sécurisante et enfantine de l’ami imaginaire qui est là quand on l’appelle.
Mais j’ai l’air de me tromper. Ce n’est pas du tout ce que tu vis. Tu évoques une liaison étrangement exclusive qui m’effraie un peu. Faut-il à ce point devenir l’univers de son personnage pour bien l’inventer ? Il te précède partout où tu vas, jusque dans l’intimité des tiens. Faut-il à ce point laisser un personnage de papier interrompre son quotidien ? Je ne suis pas prête à m’enfermer dans une relation si étroite.

Je te préfère toi pour l’instant et nous inventer tranquillement d’autres moutons à compter les nuits de pleine lune.

Sophie

Encre et sel de mer

28 novembre/1er décembre, Cuba/Sainte-Béatrix

Long, si long.

J’ai l’encre qui résiste, l’encre qui s’étire, comme trop épaisse. Elle doit être engluée dans le sel de mer, encore. Là où j’ai encore les yeux. C’est joli, bien sûr, mais les yeux dans l’eau de mer, c’est aussi plutôt triste, quand on y pense.

Je me vois, je suis là, sous le cuir et les verres fumés, la peau qui veut presque la brûlure. Il y a le monde autour, de la peau, aussi, beaucoup de peau, pas seulement celle des jeunes filles aux seins nus, mais cette chair que j’aime, aussi, tu sais, tu comprends peut-être déjà, celle qui vit, qui plie, qui grafigne sur l’œil les traces de toute une vraie vie de vie, tu sais? Cette vie là.

Et sous le cuir et les verres fumés, ça coule de sel comme ça coule de source, en les observant. Puis, ça goûte le sel, ça sue et grise. J’en ai plein la barbe. Je ne sais plus si c’est l’eau de mer.

Alors je commence une lettre :
Chère Sophie.
Mes mots s’arrêtent à ce point, j’ai la bille qui colle dans mon calepin de fortune. Bientôt, je partirai sur une autre piste. Boire une gorgée. Retourner à mon roman. Je t’ai oubliée, Sophie, quelque part entre deux pages, avec tous ces grains de sable qui me glisseront sous les doigts au moment de me relire.

Plus tard, à nouveau :
Chère Sophie.
Mais voilà, j’avais trop à écrire, encore, je suis disparu sur d’autres lignes. Je n’y peux rien. C’était comme ça, tu vois. Un concentré de ce que c’est déjà d’habitude.

D’habitude. J’ai l’écrit qui fouette, je ne fais pas ce que je veux, je le fais quand je le peux.

D’habitude, justement. C’est comme ça, d’habitude. Même avec l’amoureuse, mon amourée. Et avec les enfants, les pauvres.  Je suis là, mais absent, parfois. Il arrive qu’à table, à l’heure du souper, il y ait bien plus qu’un repas fumant pour me séparer des miens. Je suis ailleurs, au-dedans. Je suis même ailleurs physiquement, si soudainement ça se met à me démanger jusque dans le dedans de la main.

Je suis là, bien sûr, je les aime et veux être des leurs. J’arrive généralement à être présent, mais c’est parfois pour mieux me détacher d’un monde qui me donne l’impression d’une existence diaphane. Mon amoureuse comprend, chanceux que je suis. Elle reconnaît ce regard absent, ce corps ailleurs. Parfois elle doit dire aux enfants : attendez, il est en train d’écrire. Pourtant je suis là, devant eux, avec eux, sans même avoir un crayon dans la main. Et je suis à mille lieues tout à la fois, en train de manger avec l’un de mes personnages. À essayer de le comprendre.

Ce n’est pas le rhum, ni le vin. Et je ne consomme rien qui pourrait expliquer ces disparitions. C’est que le monde me passe devant les yeux comme une phrase qui me percerait la tête. Sauf que ce n’est pas une phrase que je lis. Je ne sais pas lire le monde. C’est une phrase que j’écris.

Quand j’ai accepté ton invitation pour cette correspondance, c’est avec la même passion pour l’écriture que je l’ai fait. Sauf que j’ai une longue histoire de correspondant défectible, de blogueur abandonneur, et une pile haute comme ça de journaux intimes restés vierges dès la deuxième ou la troisième page. Alors souvent j’ai peur. Comme cette semaine: j’avais ce contrat de lecture si prenant, alors que j’étais membre d’un jury. Avec la retraite d’écriture à Cuba, il faut compter deux semaines depuis ma dernière lettre, déjà. Ça me ressemble bien.

Me ressemble.

En vérité, je me demande encore comment je suis arrivé à terminer les livres que j’ai publiés. Me demande comment je finirai le prochain.
Tellement de gens savent écrire.
Je n’ai tellement rien à dire.
J’ai toujours eu cette impression dans la vie de ne pas avoir de solide où choir, l’impression que je ne fais que tomber. Mais c’est pire que tomber : la chute est lente. Même quand je tombe, c’est mollement, sans conviction. Et je n’ai même pas de mémoire à laquelle me retenir. Que des souvenances inventées.

Il y a longtemps que je sais qu’il n’y a plus rien de réel autour de moi. Plus rien de tangible. Qu’il n’y a rien de tout ça que je ne sois déjà en train d’inventer. Les philosophes ont incendié le monde bien avant que je ne sache tenir un crayon. Il ne me reste qu’à croire que j’écris quelque chose comme des réseaux de cicatrices. Pour ligaturer. Question de retenir un peu ce qui existe. Le temps de respirer un peu sans trop m’éparpiller. Quand le réel est flou, on s’occupe des radoubs.

Dans le corps de cette chimère, je peine à me suivre moi-même. Tout ça n’a rien de romantique, rien de poétique, rien de louable ou d’enviable. Parfois je me dis qu’il n’est pas fortuit que je m’intéresse tant à la mémoire. Et à la fiction constituante.

Tu doutes, chère Sophie, de pouvoir écrire seule.

Moi aussi, je doute. Tellement.

Je doute de pouvoir écrire, point. Mais aussi : de savoir écrire. Et : d’avoir quelque chose à écrire. Et encore : d’être capable de répondre aux attentes. Aux tiennes, chère Sophie. À celles des autres lecteurs. Ceux qui lisent nos missives. Ceux qui ont lu mon premier roman. Aux attentes des subventionnaires, aussi. À celles de mon éditeur. Eh puis, merde : aux miennes, ce sont bien les pires. Je ne le cache pas: j’aime ce que j’écris, généralement. Autrement je ne l’écrirais pas. Mais lorsque je n’aime pas, ça arrive quand même, lorsque je n’aime pas, lorsque je me déçois, il n’y a rien qui puisse être pire. Dans l’instant de la déception, dans ce présent altier et distant, rien d’autre n’est aussi tragique.

Mais tu vois, chère Sophie, le doute est aussi ce qui fait écrire. Car il y a au moins ce qui est écrit qui est vrai. Pas que la fiction soit plus vraie que le monde: c’est le monde qui est une fiction.

Et c’est ce doute qui me hante, justement, qui te donne cette impression que je tiens tant à te faire plaisir. Enfermé dans mon écurie ou dans quelque endroit que ce soit, pris dans mon monde de papier sali, je suis plutôt bien, plutôt libre, parce que tout est sans conséquence, je fais le monde à ma mesure, je le fais inconcevable, si ça me chante, immoral, illisible, et c’est parfait comme ça. Mais lorsque le monde recommence à exister par lui-même, quand ce que j’écris se met à exister dans le monde, le doute revient, implacable.

Et tu en es de ce monde où mes mots seront brûlés. Alors ça trouble. Mais ça tire par en avant. Qu’importe si on marche vers l’autodafé, en autant qu’on marche. Non?

Tu ne me croyais pas si fragile, j’imagine. Quand on a été chroniqueur, les gens nous croient invincibles.

Finalement, je t’aurai écrit une lettre qui ne commençait pas par : chère Sophie. Mais c’est ainsi qu’elle se terminera.

Merci de me faire douter, chère Sophie.

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Dépendante

Chicoutimi, le 27 novembre

Cher Jean-François,

Ça y est.

Je suis dépendante.

Définitivement.

Accro.

Çédillée, Âmeçonnée à nos paradis artifiçiels.

Presqu’avide, j’attends leurre de te lire, j’attends leurre de nos mots. Ces mots que tu choisis avec soin pour moi, ceux que je choisis pour toi toujours méticuleusement. Les mots Sésame qui ouvrent nos huis-clos, tes mots-clés, mes impasses-partout.

Et voilà que je te bouleverse. Avec un petit lasso de mots, de balbutiements en quête d’aurore, je désarçonne mon géant de papier.

Et voila que tu me bouleverses. Avec un petit collier de mots, quelques compliments en boucle que tu pends à mes oreilles.

J’ai bien compris ta fascination pour la réalité. Nos écritures ne se mentent pas, mais elles travestissent. Pourquoi est-ce que je me sens brillante quand je te lis, quand je t’écris ? C’est tout simplement parce qu’à l’image des réalités un peu charognes que ta plume défend et embellit, tu me baudelairises moi aussi.

Dépendante.

Définitivement.

Dépendante consentante et entêtée.

Devant ce constat de taille, mes cartésiennes habitudes reprennent du poil de la bête afin d’analyser le pourquoi de la chose. Deux alibis sont à même de défendre ma dépendance. C’est que, mon cher Jean-François, je tiens à elle et je ne voudrais pas qu’un procès hâtif la condamne injustement.

Mon premier alibi est le plaisir de te lire. Parce que quand je te lis, je voyage. À chaque lecture-relecture de toi, je lève l’encre vers mon Nouveau Monde. Je suis à Ste Béatrix, au bout du rang 450.

Chose curieuse, quand je te lis, je ne t’entends pas. Je n’entends pas l’écho de ta voix. Non.

Mais je te vois. Je te vois m’écrire….dans ton écurie.   

Tu l’as fait exprès, n’est-ce pas ? Je savais que tu avais un don pour bien choisir les mots, mais voilà que tu te surpasses aussi dans le choix de ta tanière. Un toit mansardé aurait été  trop parisien, une large baie vitrée sur l’océan trop hollywoodienne. Mais cette écurie réaménagée en bureau de fortune, elle respire pour la française que je suis encore, une authenticité stéréotypée toute québécoise. Me permets-tu de faire de cette écurie, mon image d’Épinal de l’antre du poète d’ici ? Je sais, tu vas me dire que l’idée est réductrice, à l’image du non moins cliché désopilant béret-baguette dont on m’affuble encore régulièrement (et je n’évoquerai pas le fantasme pileux qu’on cultive à mon endroit). Tu vas me dire que je claque ta lourde porte en bois vermoulue au nez des poètes urbains ou voyageurs et tu auras tellement raison. Mais je l’aime moi, ce charme poétique du rustique (je suis fille d’antiquaires) surtout que vient avec, en prime bonus, l’odeur persistante et sensuelle du cuir et du crin.

Ainsi, toi qui tiens tant à me faire plaisir, à ne point m’ennuyer, saches que tu satisfais pleinement mon indécrottable penchant romanesque. Je suis une autre Maria Chapdeleine et un autre François Paradis m’écrit.

Car l’inspiration ne s’arrête pas là. Oh non…

Évidemment, le soleil levant s’immisce par la fenêtre étroite de l’écurie.

Évidemment, toi, mon poète, tu te tiens, la tête penchée sur le papier (en fait, je te vois devant ton ordinateur, mais l’image des feuilles éparses, des volutes de la voyelle, de l’encre qui tache les doigts est tellement plus romantique) dans un halo de lumière adoucie par les particules de poussière en suspens.

Évidemment, le temps semble arrêté. Les boxes des chevaux sont vides depuis quelques lustres, tes gestes sont lents et tu sens la nuit blanche.

Évidemment, quelques tasses de café côtoient le verre vide de vin rouge de la veille. À moins que ce soit l’inverse.

Évidemment.

Tu m’as comprise. En te lisant, je te vois m’écrire. Et j’aime te voir m’écrire, contempler ton silence concentré sur nos confidences. L’écriture est l’éloge par excellence de la lenteur et j’ai cette chance précieuse que tu suspendes ton temps pour moi. Qui peut se targuer aujourd’hui d’avoir un confident prêt à s’attarder ainsi à ses côtés ? N’ai-je pas raison alors d’être dépendante ?

Tu m’as dit que tu t’isolerais cette semaine. Une semaine entière sans internet, sans facebook. Aucune interférence entre toi et ta propre musique. Parle-moi de ton ermitage s’il te plaît. Ça fait quoi de se cacher du reste du monde, ça fait quoi tout ce temps qui s’arrête ? Ça fait quoi de n’être plus dépendant que de sa propre inspiration ?

Dépendante.

Définitivement.

Mon inspiration dépendante de la tienne.

Et j’en viens à mon deuxième alibi. Je n’arrive pas à écrire seule. J’écris du théâtre scolaire parce que l’écriture dramatique se prête au jeu du dialogue. De plus, ce sont les enfants, mes élèves qui nourrissent mon écriture. J’écris avec eux et pour eux, pour qu’ensuite ils interprètent un texte qui leur ressemble.

Je n’aime mon écriture qu’à travers celle d’un autre. Besoin d’un ancrage. J’aime ce que les enfants me font écrire. J’aime beaucoup ce que tu me fais écrire. Cela peut paraître surprenant mais c’est comme si ça relevait de l’instinct maternel. Je m’explique. C’est parce que j’ai bercé les premiers mots de mes enfants que je suis devenue mère. Et bien, je crois que c’est en berçant au sein de mon giron d’encre tes mots d’auteur que je peux de la plus belle façon devenir écrivain.

On dirait qu’à deux, je perds ma peur d’écrire. C’est comme s’il n’y avait plus assez de place pour la pudeur. Me laisser gagner inexorablement par ce désir de te griser en faisant danser autour de toi des mots. Parfois tapageurs ou trop parfumés, mais qu’importe ! J’ose ! Je sais que le ridicule ne tuera jamais ici, entre le toi et le moi de nos lettres.

Dépendante.

Parce qu’enfin, il m’est impossible de résister à la caresse de nos Je-nous sous la fable que nous dressons à chaque nouvelle missive.

Alors, n’ai-je pas raison d’être ta dépendante ?

Ta dépendance.

 

Fascination

Sainte-Béatrix, le 16 novembre

Chère Sophie,

Je me demande si un jour nous cesserons de nous excuser. Pour le temps qu’il aura fallu avant de nous répondre. J’angoissais à l’idée de tout ce temps passé avant de t’écrire… Alors qu’il n’y a que cinq jours que j’ai lu ta dernière lettre. C’est dire si j’aime recevoir tes lettres.

La vie est exigeante, avec moi comme avec tous. J’ai cette écriture alimentaire à cuisiner, un article un peu lourd, qui demande un peu trop de travail et d’investissement pour ce qu’il me rapportera… Mais comme chaque fois, je retombe en amour avec la recherche, revis l’urgence des fins de session, la fébrilité des dates de tombées. Ça me fait du bien, malgré la fatigue, malgré les soirées d’isolé. Un bien fou.

C’est long, tout de même, cinq jours. Mais ça ne m’empêche pas de penser à toi, à cette façon dont tu m’as bouleversé – encore – avec presque rien. Quelques mots lancés comme ça dans le néant blanc d’une page virtuelle. C’est ainsi que ça se passe.

Je suis toujours aussi fasciné de voir à quel point les mots peuvent nous percuter, jusque dans le noyau, jusque creux. Des mots, tu te rends compte? Ce qu’il y a de plus banal, des outils, rien que ça. Nous sommes émus devant ces instruments profanes tout simples, à la seule condition qu’ils soient bien cordés, rangés au bon endroit, agencés avec finesse. Émus au point d’en être bouleversés. D’en pleurer, même. Ça arrive. J’ai pleuré, déjà. Et fait pleurer des gens, aussi.

Quel instant extraordinaire lorsqu’il survient.

J’ai cette chance d’avoir un bureau dans la vieille écurie attenante à la maison. Pour y arriver, je dois traverser un entre-deux encombré, une espèce d’atelier frigorifique où s’empilent pêle-mêle mes outils et le fouillis de toutes ces choses qu’on accumule pour travailler la terre, le bois, le jardin, la vieille maison. Dans ce réduit de planches grises, rien n’est à sa place. Pourtant, je trouve toujours ce dont j’ai besoin. C’est ainsi qu’est ma vie, je ne la voudrais pas autrement.

Tout à l’heure, avant de m’enfermer dans le calme impénétrable de mon bureau, j’étais planté dans l’atelier à regarder tout ce bordel. Avec la ferme conviction que même si je trouvais une place pour chaque chose, jamais je n’arriverais à être ému devant leur organisation, fut-elle judicieuse, brillante, particulièrement inventive. Il n’y a que les mots pour y arriver.

Pourtant, ce ne sont que des outils. De la matière. Des mots, bordel. Des mots. Et ça bouleverse.

Vois-tu, si je t’écris tout ça, c’est un peu pour que tu comprennes ce que je suis. Pas un désespéré, pas un écorché, pas un dérivé, pas un blessé, pas un brûlé, rien de tout ça.

Ce que je suis, je l’ai déjà écrit : un fasciné.

C’est ça que je suis : fasciné. Par le réel.

Fasciné par la réalité. Celle qui est belle, évidemment. Mais celle qui est crue, aussi, la sombre, la pauvre, l’imparfaite. Je n’arrive pas à être dégoûté, dans la vie. Je cherche la beauté, et j’ai l’intime conviction qu’on peut la trouver encore où personne n’ose plus la chercher.
C’est dans la chair, dans la viande, dans le gras.
C’est dans la pendaison des corps de mon premier recueil.
C’est chez les vieux malades de ma prose, leurs meurtrissures.
C’est même sur la peau violée d’une autre Farouche, à l’ombre d’un clocher muet depuis trop longtemps.
C’est dans le cœur troué de mon fils, lové contre les autres petits maganés d’alentour, quand dans une salle d’hôpital, il n’y a rien à comprendre. Rien à rien.
Juste tout à observer.

Je ne suis pas un désespéré, un écorché, un dérivé, un blessé, un brûlé, un malheureux. Peut-être un peu albatros, oui. Parce qu’il est vrai que je suis maladroit sur le pont où se tiennent les hommes. J’ai cette impression de dépasser de partout, de boiter, de déborder.

Pas persécuté. Juste pas toujours à la bonne place. Quand il y a du monde, je ne sais pas où me mettre, quoi dire, quoi faire et quand le faire pour être de bon ton. À ce titre, donc, je suis un albatros, mais sur un pont où les hommes n’ont pas de brûle-gueule. Et je recommence à être bien quand je retourne me secouer les plumes là où c’est vaste, vrai, vif. Là où les hommes ne s’aventurent pas.

La vie, celle qui t’allume tellement, celle qui te porte, je l’aime aussi. Avec fougue, éperdu. Avec appétit. Excessivement. Je suis boulimique de ce qu’elle m’offre d’expérience, toujours insatisfait. J’ai ce vide-monstre, ce vide-moteur qui me pousse…

C’est justement cette urgence qui me fait apprécier jusqu’à la souffrance dans ce qu’elle a de poétique, qui me fait chercher l’esthétique dans le contraste. Ce n’est pas moi qui suis brisé. C’est le monde. Je n’arrive jamais à y être vraiment à ma place, je m’écorche un peu, parfois, sur l’apex de ses éclats. Mais je le trouve beau comme ça, le monde. J’ai le goût d’en écrire de grands morceaux brillants.

Voilà, j’aurais pu te parler de la poignée de cennes, des quatre-vingt-douze élastiques à cheveux et des fonds de poche qui se trouvent dans le tiroir de ma table de chevet. J’ai préféré te parler de mon atelier, de mes outils pêle-mêle, de l’écurie. Parce qu’ils te montreront à quel point j’ai besoin d’être planté les pieds dans le réel.

Ce réel. Écrire, pour moi, n’est pas une façon d’en sortir, mais de m’en approcher un peu plus, de le sentir, de le vivre. Quitte à ce que ça fasse mal.

Ce n’est pas jojo, c’est certain. Mais c’est ma façon d’être heureux. Ma façon d’aimer la vie.

Un fakir a besoin de clous, de tessons et de braises. Autrement, en réalité, il n’est qu’un homme qui marche.

À bientôt, chère Sophie.

Jean-François

Je ne suis pas un albatros

Chicoutimi, le 11 novembre

Mon poète,

J’ai longtemps pensé que je n’écrirais pas, que je ne saurais pas.

Je pensais que seuls les êtres en proie à l’intensité d’un désespoir pouvaient être profonds. Je ne suis pas un albatros, mon âme n’habite pas les carafes de Léo Ferré même si j’aime m’asseoir à l’ombre des ponts de la Seine.  Je me sens encore parfois, je vais te faire sourire… insipide.

Tout simplement, parce que j’aime la vie. Trop simplement.

Je crois, et encore plus en te lisant mon écorché, à l’esthétique du tourment et à l’élégance stylistique de la souffrance. Vois comment tu me donnes à caresser le sombre en toi. Vois comment tu me donnes à suivre les dérives de ton âme. Tout ce qu’il te faudrait cacher, tout ce qu’il te faudrait taire, tes monstres et tes furieux travers, vois comment tu me les offres. Avec tant de feux, tant de fougues impudiques dans le texte. Et en même temps la retenue de l’animal traqué qui traque à son tour. Comment fais-tu ? Et surtout, comment peux-tu seulement penser que tu pourrais m’ennuyer ?

Tu sens bon les crêpes et le macaroni au fromage, tu sens bon les babils enfantins et les jeux de cachette. Tu sens même parfois le vieux sage. Et pourtant, quand on y pense, ça fait froid dans le dos….Sous le joyeux fourbi des routines familiales dort un cannibale.

D’où te vient cette jouissance à te présenter comme quelqu’un de nuisible ?

Car c’est une jouissance non ?

Tes excès maléfiques en porte étendard incendié. Cette boulimie anthropophage de l’Autre. Et cette auto-flagellation toute masochiste qui te fait supplier l’Autre de t’abandonner à la seule réclusion que tu mérites. Est-il là, l’espace du poète, là où l’on peut meubler sa solitude de l’écho douloureux de sa propre voix ? Une autre conversation en absence. Et se complaire dans le pessimisme le plus noir parce qu’alors on a l’impression de ne pas se mentir à soi-même.

L’élégante torture de la lucidité, voila peut-être ce qui habille le mieux le poète.

Elle est magnifique ta plume quand elle accroche, crisse et s’engorge d’encres grinçantes. Quand elle se persuade qu’elle m’a perdue. Tu ne m’as jamais perdue Jean-François. Je les aime trop tes abus. Ce Vous n’était peut-être là que pour les provoquer.

Et moi dans tout ça, moi qui devais te parler de moi… Moi qui me découvre ce petit défaut horripilant et cartésien qui me pousse à poser des mots sur tes ressentis qui n’ont pas besoin d’être compris ! Moi qui peut-être les comprend même de travers. Mais voyons, d’où m’est venu ce besoin de découdre tes cicatrices, d’ouvrir tes plaies, de purger tes humeurs ? Comme si je n’avais pas assez de toi dans tes lettres, comme s’il fallait que je te convoque en plus dans les miennes, toi mon sauvage. Et bien, ils sont piteux mes avions de papier. Je ne t’ai même pas emmené en voyage, je m’en veux.

Mais tu es chez nous puisque tu me lis. Sors de mes beaux draps veux-tu ? Les tiroirs des tables de chevet sont merveilleusement bien placés pour parler de leur propriétaire.

Ouvre le mien.

Dedans, il y a une vieille photo en noir et blanc, on m’y voit petite la tête sur l’épaule de mon père qui me chante Brassens à la guitare, Il y a aussi le pendentif en cœur de ma mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de son amoureux, quelques précieuses lettres d’amour, une petite boîte de dents de laie, des carembars pour mes fringales nocturnes, un nez de clown, un azulejo, la correspondance Sand-Musset, un trèfle à quatre feuilles, un carnet de notes, un capteur de rêve, un billet d’avion Paris-Montréal daté du 8 Aout 1996, un dictionnaire de poche, un petit cochon, un carnet d’adresses plein de numéros de téléphone. Et nos échoueries.

Parce qu’aujourd’hui, il y aussi toi dans ma vie. Toi en même temps que l’écriture.

Promis, je n’ai rien inventé. M’ouvres-tu le tien ? Toi, m’inventeras-tu un tiroir de Pandore ?

Je pense que là est tout l’intérêt de cette correspondance. Nos différences. Différences de sexe, de culture et d’écriture. Mes mots primesautiers et joueurs tout contre les tiens. L’albatros et le merle moqueur.

Ta Sophie engloutie