Je ne suis pas un albatros

Chicoutimi, le 11 novembre

Mon poète,

J’ai longtemps pensé que je n’écrirais pas, que je ne saurais pas.

Je pensais que seuls les êtres en proie à l’intensité d’un désespoir pouvaient être profonds. Je ne suis pas un albatros, mon âme n’habite pas les carafes de Léo Ferré même si j’aime m’asseoir à l’ombre des ponts de la Seine.  Je me sens encore parfois, je vais te faire sourire… insipide.

Tout simplement, parce que j’aime la vie. Trop simplement.

Je crois, et encore plus en te lisant mon écorché, à l’esthétique du tourment et à l’élégance stylistique de la souffrance. Vois comment tu me donnes à caresser le sombre en toi. Vois comment tu me donnes à suivre les dérives de ton âme. Tout ce qu’il te faudrait cacher, tout ce qu’il te faudrait taire, tes monstres et tes furieux travers, vois comment tu me les offres. Avec tant de feux, tant de fougues impudiques dans le texte. Et en même temps la retenue de l’animal traqué qui traque à son tour. Comment fais-tu ? Et surtout, comment peux-tu seulement penser que tu pourrais m’ennuyer ?

Tu sens bon les crêpes et le macaroni au fromage, tu sens bon les babils enfantins et les jeux de cachette. Tu sens même parfois le vieux sage. Et pourtant, quand on y pense, ça fait froid dans le dos….Sous le joyeux fourbi des routines familiales dort un cannibale.

D’où te vient cette jouissance à te présenter comme quelqu’un de nuisible ?

Car c’est une jouissance non ?

Tes excès maléfiques en porte étendard incendié. Cette boulimie anthropophage de l’Autre. Et cette auto-flagellation toute masochiste qui te fait supplier l’Autre de t’abandonner à la seule réclusion que tu mérites. Est-il là, l’espace du poète, là où l’on peut meubler sa solitude de l’écho douloureux de sa propre voix ? Une autre conversation en absence. Et se complaire dans le pessimisme le plus noir parce qu’alors on a l’impression de ne pas se mentir à soi-même.

L’élégante torture de la lucidité, voila peut-être ce qui habille le mieux le poète.

Elle est magnifique ta plume quand elle accroche, crisse et s’engorge d’encres grinçantes. Quand elle se persuade qu’elle m’a perdue. Tu ne m’as jamais perdue Jean-François. Je les aime trop tes abus. Ce Vous n’était peut-être là que pour les provoquer.

Et moi dans tout ça, moi qui devais te parler de moi… Moi qui me découvre ce petit défaut horripilant et cartésien qui me pousse à poser des mots sur tes ressentis qui n’ont pas besoin d’être compris ! Moi qui peut-être les comprend même de travers. Mais voyons, d’où m’est venu ce besoin de découdre tes cicatrices, d’ouvrir tes plaies, de purger tes humeurs ? Comme si je n’avais pas assez de toi dans tes lettres, comme s’il fallait que je te convoque en plus dans les miennes, toi mon sauvage. Et bien, ils sont piteux mes avions de papier. Je ne t’ai même pas emmené en voyage, je m’en veux.

Mais tu es chez nous puisque tu me lis. Sors de mes beaux draps veux-tu ? Les tiroirs des tables de chevet sont merveilleusement bien placés pour parler de leur propriétaire.

Ouvre le mien.

Dedans, il y a une vieille photo en noir et blanc, on m’y voit petite la tête sur l’épaule de mon père qui me chante Brassens à la guitare, Il y a aussi le pendentif en cœur de ma mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de sa mère qui l’a eu de son amoureux, quelques précieuses lettres d’amour, une petite boîte de dents de laie, des carembars pour mes fringales nocturnes, un nez de clown, un azulejo, la correspondance Sand-Musset, un trèfle à quatre feuilles, un carnet de notes, un capteur de rêve, un billet d’avion Paris-Montréal daté du 8 Aout 1996, un dictionnaire de poche, un petit cochon, un carnet d’adresses plein de numéros de téléphone. Et nos échoueries.

Parce qu’aujourd’hui, il y aussi toi dans ma vie. Toi en même temps que l’écriture.

Promis, je n’ai rien inventé. M’ouvres-tu le tien ? Toi, m’inventeras-tu un tiroir de Pandore ?

Je pense que là est tout l’intérêt de cette correspondance. Nos différences. Différences de sexe, de culture et d’écriture. Mes mots primesautiers et joueurs tout contre les tiens. L’albatros et le merle moqueur.

Ta Sophie engloutie

3 réflexions sur “Je ne suis pas un albatros

  1. La grande Nath dit :

    I love IT… l’australienne

  2. François-Pierre Perron dit :

    Wow, quelle joie d’avoir la permission d’être témoin de vos échanges. À quand une publication papier ?

  3. Isabelle Moreau dit :

    I love IT… la franco-canadienne.

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