28 novembre/1er décembre, Cuba/Sainte-Béatrix
Long, si long.
J’ai l’encre qui résiste, l’encre qui s’étire, comme trop épaisse. Elle doit être engluée dans le sel de mer, encore. Là où j’ai encore les yeux. C’est joli, bien sûr, mais les yeux dans l’eau de mer, c’est aussi plutôt triste, quand on y pense.
Je me vois, je suis là, sous le cuir et les verres fumés, la peau qui veut presque la brûlure. Il y a le monde autour, de la peau, aussi, beaucoup de peau, pas seulement celle des jeunes filles aux seins nus, mais cette chair que j’aime, aussi, tu sais, tu comprends peut-être déjà, celle qui vit, qui plie, qui grafigne sur l’œil les traces de toute une vraie vie de vie, tu sais? Cette vie là.
Et sous le cuir et les verres fumés, ça coule de sel comme ça coule de source, en les observant. Puis, ça goûte le sel, ça sue et grise. J’en ai plein la barbe. Je ne sais plus si c’est l’eau de mer.
Alors je commence une lettre :
Chère Sophie.
Mes mots s’arrêtent à ce point, j’ai la bille qui colle dans mon calepin de fortune. Bientôt, je partirai sur une autre piste. Boire une gorgée. Retourner à mon roman. Je t’ai oubliée, Sophie, quelque part entre deux pages, avec tous ces grains de sable qui me glisseront sous les doigts au moment de me relire.
Plus tard, à nouveau :
Chère Sophie.
Mais voilà, j’avais trop à écrire, encore, je suis disparu sur d’autres lignes. Je n’y peux rien. C’était comme ça, tu vois. Un concentré de ce que c’est déjà d’habitude.
D’habitude. J’ai l’écrit qui fouette, je ne fais pas ce que je veux, je le fais quand je le peux.
D’habitude, justement. C’est comme ça, d’habitude. Même avec l’amoureuse, mon amourée. Et avec les enfants, les pauvres. Je suis là, mais absent, parfois. Il arrive qu’à table, à l’heure du souper, il y ait bien plus qu’un repas fumant pour me séparer des miens. Je suis ailleurs, au-dedans. Je suis même ailleurs physiquement, si soudainement ça se met à me démanger jusque dans le dedans de la main.
Je suis là, bien sûr, je les aime et veux être des leurs. J’arrive généralement à être présent, mais c’est parfois pour mieux me détacher d’un monde qui me donne l’impression d’une existence diaphane. Mon amoureuse comprend, chanceux que je suis. Elle reconnaît ce regard absent, ce corps ailleurs. Parfois elle doit dire aux enfants : attendez, il est en train d’écrire. Pourtant je suis là, devant eux, avec eux, sans même avoir un crayon dans la main. Et je suis à mille lieues tout à la fois, en train de manger avec l’un de mes personnages. À essayer de le comprendre.
Ce n’est pas le rhum, ni le vin. Et je ne consomme rien qui pourrait expliquer ces disparitions. C’est que le monde me passe devant les yeux comme une phrase qui me percerait la tête. Sauf que ce n’est pas une phrase que je lis. Je ne sais pas lire le monde. C’est une phrase que j’écris.
Quand j’ai accepté ton invitation pour cette correspondance, c’est avec la même passion pour l’écriture que je l’ai fait. Sauf que j’ai une longue histoire de correspondant défectible, de blogueur abandonneur, et une pile haute comme ça de journaux intimes restés vierges dès la deuxième ou la troisième page. Alors souvent j’ai peur. Comme cette semaine: j’avais ce contrat de lecture si prenant, alors que j’étais membre d’un jury. Avec la retraite d’écriture à Cuba, il faut compter deux semaines depuis ma dernière lettre, déjà. Ça me ressemble bien.
Me ressemble.
En vérité, je me demande encore comment je suis arrivé à terminer les livres que j’ai publiés. Me demande comment je finirai le prochain.
Tellement de gens savent écrire.
Je n’ai tellement rien à dire.
J’ai toujours eu cette impression dans la vie de ne pas avoir de solide où choir, l’impression que je ne fais que tomber. Mais c’est pire que tomber : la chute est lente. Même quand je tombe, c’est mollement, sans conviction. Et je n’ai même pas de mémoire à laquelle me retenir. Que des souvenances inventées.
Il y a longtemps que je sais qu’il n’y a plus rien de réel autour de moi. Plus rien de tangible. Qu’il n’y a rien de tout ça que je ne sois déjà en train d’inventer. Les philosophes ont incendié le monde bien avant que je ne sache tenir un crayon. Il ne me reste qu’à croire que j’écris quelque chose comme des réseaux de cicatrices. Pour ligaturer. Question de retenir un peu ce qui existe. Le temps de respirer un peu sans trop m’éparpiller. Quand le réel est flou, on s’occupe des radoubs.
Dans le corps de cette chimère, je peine à me suivre moi-même. Tout ça n’a rien de romantique, rien de poétique, rien de louable ou d’enviable. Parfois je me dis qu’il n’est pas fortuit que je m’intéresse tant à la mémoire. Et à la fiction constituante.
Tu doutes, chère Sophie, de pouvoir écrire seule.
Moi aussi, je doute. Tellement.
Je doute de pouvoir écrire, point. Mais aussi : de savoir écrire. Et : d’avoir quelque chose à écrire. Et encore : d’être capable de répondre aux attentes. Aux tiennes, chère Sophie. À celles des autres lecteurs. Ceux qui lisent nos missives. Ceux qui ont lu mon premier roman. Aux attentes des subventionnaires, aussi. À celles de mon éditeur. Eh puis, merde : aux miennes, ce sont bien les pires. Je ne le cache pas: j’aime ce que j’écris, généralement. Autrement je ne l’écrirais pas. Mais lorsque je n’aime pas, ça arrive quand même, lorsque je n’aime pas, lorsque je me déçois, il n’y a rien qui puisse être pire. Dans l’instant de la déception, dans ce présent altier et distant, rien d’autre n’est aussi tragique.
Mais tu vois, chère Sophie, le doute est aussi ce qui fait écrire. Car il y a au moins ce qui est écrit qui est vrai. Pas que la fiction soit plus vraie que le monde: c’est le monde qui est une fiction.
Et c’est ce doute qui me hante, justement, qui te donne cette impression que je tiens tant à te faire plaisir. Enfermé dans mon écurie ou dans quelque endroit que ce soit, pris dans mon monde de papier sali, je suis plutôt bien, plutôt libre, parce que tout est sans conséquence, je fais le monde à ma mesure, je le fais inconcevable, si ça me chante, immoral, illisible, et c’est parfait comme ça. Mais lorsque le monde recommence à exister par lui-même, quand ce que j’écris se met à exister dans le monde, le doute revient, implacable.
Et tu en es de ce monde où mes mots seront brûlés. Alors ça trouble. Mais ça tire par en avant. Qu’importe si on marche vers l’autodafé, en autant qu’on marche. Non?
Tu ne me croyais pas si fragile, j’imagine. Quand on a été chroniqueur, les gens nous croient invincibles.
Finalement, je t’aurai écrit une lettre qui ne commençait pas par : chère Sophie. Mais c’est ainsi qu’elle se terminera.
Merci de me faire douter, chère Sophie.
